Rémi Prin

Les Reines de Normand Chaurette dans une mise en scène de Pauline Rémond (Cie les Rivages)

Avant-première vue au Théâtre de Verre à Paris le 18 Juin

Spectacle joué dans le festival d’Avignon OFF du 6 au 29 juillet à 13h05 au théâtre de l’Arrache-Cœur

La fièvre de la déchéance

Le texte relève en soi d’une sorte de défi et constitue une sorte d’adaptation d’Henri VI et de Richard III de Shakespeare. Ou peut-être narre-t-il d’une façon singulière, loin de tout épique flamboyant et désespéré un des moments culminants de la fameuse Guerre des Deux Roses ? Le point de vue qui est alors composé par l’auteur est celui des femmes concernées par les questions de successions au moment de la mort d’Édouard IV tandis que Richard [bientôt III] intrigue déjà pour ravir le trône d’Angleterre. Six femmes au cours de cette pièce seront acculées entre l’orgueil et le désespoir : la reine Élisabeth, les sœurs Anne et Isabelle Warwick, la reine Marguerite, Anne Dexter et la vieille duchesse d’York âgée de quatre-vingts-dix neuf ans. Orgueil d’abord parce qu’elles aspirent au pouvoir ou à être reconnue pour ce qu’elles sont, malgré la fragilité de leurs positions. Désespoir toujours parce que derrière ces conflits de pouvoirs se cachent des intimités étiolées, des personnages dont la vie entière n’est qu’une lutte fauvement paisible. Même si l’étoffe de ces personnages se constitue de figures historiques, leur respiration transporte quelque chose d’inassouvi, et les comédiennes du spectacle trempent avec douleur et ivresse la force morale ou la perverse candeur des femmes dont elles portent l’inachèvement.

Il faut noter en premier lieu le courage de monter un tel texte qui a eu deux mises en scènes notables en France, une par Joël Jouanneau dans les années 1990 et une autre plus récemment par Élisabeth Chailloux. La Compagnie des Rivages signe ici une production d’une très grande exigence artistique et dramaturgique, une proposition véritablement engagée qui fait tout l’intérêt d’un festival d’Avignon OFF, loin de la concurrence de marché, qui propose non pas seulement du « divertissement » mais garantit une véritable promesse artistique !

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© Yann Slama / Les Reines [Facebook de la Cie les Rivages]

Dès lors, il apparaît que le travail dramaturgique porte de nombreux questionnements et qu’il se construit sur une recherche permanente de la lucidité, lucidité à l’endroit du texte dans ce qu’il dit du rapport de ces « reines » au pouvoir, à la maternité, à l’amour et à la souffrance, qui est corroborée par une sorte d’apaisement scénographique dans l’émergence du plateau. La création lumière de Rémi Prin et d’Alice Marin attise bien le cynisme de la pleine lumière face au murmure bleu et livide de la démesure et de la dépossession. La création sonore de Léo Grise donne à voir la conquête et la déchéance dans la progression dramatique tandis que le choix des costumes marque toujours l’austérité ou l’extravagance. Le travail de mise en scène et de direction d’acteurs contient tout le bouillonnement de la pièce pour en dévoiler non pas ses enjeux historiques mais plutôt ses succédanés contemporains qui se mêlent outrageusement aux échos politiques de notre époque. Selon les termes de la présentation de la pièce, il s’agirait d’un huis clos mais la mise en scène va en réalité très loin sur ce terrain puisqu’elle met en évidence un huis clos de regards, des personnages qui se regardent et qui étant des figures publiques sont constamment regardés. Chaque « reine » arpente l’espace d’une autre reine en essayant de percer à jour le mystère de ses silences ou de ses jouissances et cette dimension est particulièrement prégnante dans les déplacements et les ancrages des comédiennes sur le plateau. Un trône central sur lequel trône la couronne montre bien tout au long de la pièce que le pouvoir est purement symbolique et qu’il n’est pas fait de chair. D’autres éléments symboliques irriguent la dramaturgie à travers des objets ou des sensations et donnent à l’ensemble du spectacle un souffle enthousiaste et impatient. Le jeu des comédiennes enfin soutient cet édifice théâtral en préservant la singularité de chaque corps selon l’âge du personnage. Le jeu n’est pas pour autant particulièrement réaliste mais il cherche à puiser dans le tragique de chaque personnage, la force essentielle et nécessaire d’exister. Car avant d’être déchue ou de souffrir un personnage tragique vit intensément ses frustrations et ses peurs, comme chacun de nous en somme, et cela la metteuse en scène semble l’avoir particulièrement instillée dans sa dramaturgie soutenue indéniablement par une formidable équipe de comédienne.

[ Des lors, il apparaît qu’un tel spectacle mérite le succès auquel il peut prétendre, d’autant que la Compagnie des Rivages s’est déjà illustrée dans le festival OFF par la production d’une Bérénice flamboyante au Verbe Fou les deux précédents festivals. Nous invitons ainsi nos lecteurs festivaliers à voir cette production dans le OFF au théâtre de l’Arrache-Cœur !]

Raf.

Solaris, d’après Stanislas Lem, mis en scène par Rémi Prin (Cie le Tambour des Limbes)

Vu au Sel de Sèvres dans le cadre du festival 48h00 au sel

Un voyage aux limites de la perception humaine

La science fiction est l’un des moyens employés par l’homme pour se tendre à lui-même un reflet. Le théâtre en est un autre. Ainsi, tout naturellement, ces derniers temps la science fiction s’invite de plus en plus régulièrement sur scène, medium intéressant qui permet d’expérimenter l’altérité par le biais de l’émotion et de la compassion.

La recherche et l’appréhension de l’altérité sont des thèmes au cœur de la pièce Solaris. Des scientifiques, et avec eux l’humanité, sont confrontés sur la planète Solaris à une forme de conscience, voire d’intelligence, nouvelle. Leurs différentes tentatives pour entrer en contact avec cette entité ont été infructueuses, jusqu’au moment où il devient évident que c’est elle, directement, qui les contacte et peut les manipuler en créant des entités issues de leur mémoire ou de leur inconscient, comme par exemple Arya, la femme morte dix ans auparavant par suicide de Kristian, l’un des scientifiques de la station. C’est son parcours à lui, depuis la planète Terre jusqu’à la station spatiale en orbite autour de la planète que l’on suit, dans une mise en scène glaçante, tenue et maîtrisée.

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©  Avril Dunoyer

Dès la scène d’exposition, l’ambiance du spectacle est savamment installée : une ambiance tendue, angoissée, une pression qui ne descend pas, au fur et à mesure qu’on découvre, avec Kris, l’étrangeté et le caractère irrationnel des événements qui se succèdent dans la station. La lenteur de la pièce permet de faire monter cette pression, et de montrer l’influence grandissante de la planète sur les protagonistes humains. Ceux-ci sont comme perdus dans le cosmos, dans le huis clos de la station qui ne cesse de changer de forme, provoquant une perte de repères, bloqués dans des recoins toujours plus enfermants comme dans un piège qui se refermerait peu à peu sur eux. La scénographie participe à cette sensation de guet-apens tendu aux humains, puisque les différents modules de la station se déplacent, comme mouvants de leur propre initiative, autour des personnages qui n’ont que peu de prise sur leur environnement. Peu à peu, on perd aussi conscience du cadre temporel de la pièce, le temps s’écoulant de manière différente de la Terre et la vie de cosmonautes étant rythmée par leurs peurs mêlées d’excitation à l’idée de dormir, puisque leurs réveils s’accompagnent de l’apparition de monstres inhumains divers. Cette perte des repères, ainsi que les différentes apparitions, participent de la montée d’une tension violente et malsaine qui semble étouffer Kris, Sartorius et Snaut autant que le public.

Au travers des parois transparentes de la station se dessine le reflet de la planète Solaris elle-même, jamais présente physiquement au plateau mais omniprésente dans les suggestions qui en sont faites par la lumière et le son. Les teintes dont se pare la station, souvent chaudes et parfois froides, semblent être une des manifestations de la vitalité de la planète, qui change au cours de la pièce. Or, tout comme l’évolution des lumières construit l’ambiance au plateau, l’action de la planète influence les relations sociales dans la station, et les rend progressivement défaillantes. Dans le même temps, la création sonore de Quentin Degris (alias Léo Grise) accompagne le voyage dans l’espace en superposant à des strates musicales et strates de bruits techniques divers, qui évoquent la station spatiale, divers sons, qui, venant s’ajouter à cet environnement humain, suggèrent la présence d’un autre élément, inhumain et pourtant agissant. Ainsi, par les moyens du théâtre, la mise en scène suggère l’interférence de cette forme de conscience vivante qu’est la planète dans les relations humaines tissées entre les scientifiques, et montre le déclin de celles-ci.

En effet, la pièce interroge surtout, par le prétexte de la science-fiction, le rapport de l’humain à l’humain. C’est parce que les scientifiques sont « visités » par des entités inhumaines que les rapports qu’ils entretiennent entre eux se délitent progressivement, et c’est ce que comprend le personnage de Gibarian, celui qui attire Kris à la station mais se suicide avant son arrivée : l’homme a conquis de vastes territoires et se lance à la conquête de l’espace, mais il ne se connaît pas lui-même et n’a pas été suffisamment confronté à son intériorité. Comme toujours, c’est donc en étant mis face à la diversité, que l’homme enclenche un mécanisme d’introspection et d’auto-réflexion : c’est ce qui fait que les scientifiques réfléchissent à ce qui fonde leur humanité dans la pièce, c’est aussi le mécanisme à la base de la science fiction, et enfin celui à l’origine du théâtre. Ainsi, l’activité humaine semble permettre de réfléchir sur l’humanité, ce qui la fonde et ce qui la menace, et ce sont ces enjeux philosophiques qui forment le cœur et l’essence de ce projet. Rendre compte de ces questions philosophiques par le biais d’un récit, et particulièrement au théâtre est un défi, que relève avec une grande maîtrise et une certaine finesse la Compagnie du tambour des limbes, dans une pièce aussi belle esthétiquement que profonde intellectuellement.

Louise Rulh