Rester Vivant grâce à Michel Houellebecq

À l’heure où paraît aux éditions de l’Herne un essai de Michel Houellebecq sur le philosophe Arthur Schopenhauer, l’Alchimie du Verbe vous propose de relire le premier recueil de poèmes d’un écrivain que l’on connaît surtout pour ses romans.

Rester Vivant, paru pour la première fois en 1991, est une courte série de quatre textes poético-philosophiques dans lesquels l’auteur délivre une méthode au jeune poète pour survivre dans le milieu hostile de la société de consommation. Une sorte de guide de survie qui rassemble aphorismes et paraboles, dans un subtil mélange de désespoir et de cynisme.

Proche à la fois des Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke et de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, Rester Vivant propose une série de principes d’actions inspirée de l’expérience de l’auteur et de sa lecture des philosophes pessimistes et positivistes. Plus largement, Houellebecq tente de définir le rôle du poète dans la société française actuelle : sa place dans un système utilitariste, son identité telle qu’elle se définit dans son rapport à l’autre – nécessairement problématique – et les droits et devoirs qui découlent de son statut à part, de son don artistique. Le poète a ainsi « une charge » vis-à-vis de la société : il doit mettre au jour ce que les autres dissimulent, tracer un chemin vers le vrai pour en donner lecture au monde.

Son parcours vers l’écriture s’articule en quatre étapes, qui sont l’occasion de quatre développements distincts :

Étape 1 : « D’abord, la souffrance ».

Compte tenu des caractéristiques de l’époque moderne, l’amour ne peut plus guère se manifester ; mais l’idéal de l’amour n’a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître. D’où une discordance idéal-réel particulièrement criante, source de souffrances particulièrement riche. Les années d’adolescence sont importantes. Une fois que vous avez développé une conception de l’amour suffisamment idéale, suffisamment noble et parfaite, vous êtes fichu. Rien ne pourra, désormais, vous suffire. Si vous ne fréquentez pas de femme (par timidité, laideur ou quelque autre raison), lisez des magazines féminins. Vous ressentirez des souffrances presque équivalentes. 

Solitude, défaut d’idéal, absence d’amour, frustration : les grands traits des personnages houellebecquiens sont déjà reconnaissables dans ces pages qu’il écrit trois ans avant Extension du domaine de la lutte. La première étape que doit franchir le poète, c’est celle de la souffrance ordinaire. Expérimenter le laid, la banalité du temps qui passe, le sentiment du vide existentiel et de l’inutilité de soi, en somme toutes les souffrances que chacun vient à éprouver, et qui forment la matière première de l’expérience au monde. La poésie contemporaine, selon Houellebecq, s’élabore à partir de l’expérience quotidienne désenchantée du monde, loin de l’idée romantique selon laquelle le poète est un être exalté. La réalité de la société occidentale est propre à étouffer la créativité par la célébration du laid et du banal, et par l’élaboration d’un système social fondé sur les valeurs marchandes. Dans la vie professionnelle, amoureuse et sexuelle, l’homme contemporain est soumis à l’évaluation permanente de ses semblables en fonction de critères rationalisants, qui stimulent le sentiment de compétitivité et la poursuite du gain financier comme seule valeur intrinsèque.

Le rôle du poète, selon Houellebecq, est de discerner les avaries d’un tel système, d’en montrer l’absurdité et de mettre au jour ce qu’il y subsiste de beau et d’irrationnel. Son œuvre, qui pour être vraie s’inscrit par définition contre le système, ne poursuit d’autre but que la recherche du beau. Elle est gratuite et c’est ce qui fait sa force dans un monde où la valeur des choses et des êtres est estimée en termes financiers. Mais atteindre à une telle expérience du vrai exige du poète de grandes souffrances. La solitude, le mépris des autres et de soi sont les signes indicateurs de sa bonne conduite :

Lorsque vous susciterez chez les autres un mélange de pitié effrayée et de mépris, vous saurez que vous êtes sur la bonne voie. Vous pourrez commencer à écrire.

Étape 2 : « Articuler ».

Après l’expérience de la souffrance, qui découle de la simple présence au monde, l’énergie accumulée nécessite d’être canalisée et entretenue par la pratique régulière de l’écriture. C’est la nécessité d’élaborer une structure autonome, un ensemble de principes d’action qui procurent une forme à la parole et lui permettent de jaillir. Pour écrire, la maîtrise de la forme ne suffit pas, de même que le propos non articulé est inaudible : c’est l’alchimie qui s’installe progressivement entre le sens et la forme qui confère sa valeur à la parole poétique. Pour trouver cette alchimie particulière à chaque poète, Houellebecq ne donne qu’un seul conseil : pratiquer.

Ne vous sentez pas obligé d’inventer une forme neuve. Les formes neuves sont rares. Une par siècle, c’est déjà bien. Et ce ne sont pas forcément les plus grands poètes qui en sont l’origine. La poésie n’est pas un travail sur le langage ; pas essentiellement. Les mots sont sous la responsabilité de l’ensemble de la société. […] Ne travaillez jamais. Écrire des poèmes n’est pas un travail ; c’est une charge.

Étape 3 : « Survivre ».

Une fois acquis un certain rythme d’écriture, une autre question cruciale se pose au poète : comment assurer sa survie matérielle ? Par définition, le poète fuit ce qui le ramène à sa condition d’être fini : d’où la difficulté pour lui de se conformer à un emploi alimentaire, à une activité qui lui permette de survivre le temps de continuer à écrire. Car c’est là le but unique de son existence, qui se réduit, en dehors de l’écriture, à un vide sidéral.

Mieux encore, sa place dans la société est celle d’un « parasite sacré » ; il ne participe nullement au grand mouvement de productivité économique, et s’il occupe un temps un emploi honnête, son impossibilité à s’intégrer le condamne au licenciement, puis aux périodes de chômage prolongé et, sans un cadre familial solidaire, à la marginalisation. L’objectif essentiel est de rester éveillé et conscient : sa sensibilité doit s’exercer à plein et indépendamment de ses conditions d’existence. Une fois satisfaits les besoins primaires – se nourir, se vêtir, se loger – son seul objectif est d’être au monde comme un animal, tous les sens en alerte, capable de déceler dans la réalité la plus morne une beauté qui l’inspire.

Une petite insertion professionnelle peut apporter certaines connaissances, éventuellement utilisables dans une œuvre ultérieure, sur le fonctionnement de la société. Mais une période de clochardisation, où l’on plongera dans la marginalité, apportera d’autres savoirs. L’idéal est d’alterner. D’autres réalités de la vie, telles qu’une vie sexuelle harmonieuse, le mariage, le fait d’avoir des enfants, sont à la fois bénéfiques et fécondes. Mais elles sont presque impossibles à atteindre. Ce sont là, sur le plan artistique, des terres pratiquement inconnues.

Étape 4 : « Frapper là où ça compte ».

Être poète, c’est fouiller le réel à la recherche du beau. Montrer ce que les autres ne voient plus. Révéler, par l’assemblage heureux du langage, une certaine vision du monde qui vous appartient en propre. Entreprise simple en apparence, mais dont la complexité résulte précisément dans la maîtrise du code de communication utilisé : le langage – en l’occurence, la langue française. Houellebecq nous éclaire sur l’objectif précis du poète :

L’émotion abolit la chaîne causale ; elle est seule capable de faire percevoir les choses en soi ; la transmission de cette perception est l’objet de la poésie.

À partir de cette définition, l’auteur est libre de tracer un parallèle entre poésie et philosophie, deux disciplines complices selon lui dans leur recherche de la « chose en soi », mais dont la poésie se détache par le traitement « purement intuitif » qu’elle applique à la réalité, contre la philosophie qui procède d’une « reconstruction intellectuelle ». Poésie et philosophie sont donc propres à se nourrir l’une de l’autre, à partager deux manières compatibles de concevoir le monde, pour former une vision dérivée à la fois du raisonnement et de l’expérience émotionnelle.

Quant au sujet de la poésie, il s’impose naturellement à l’auteur, dont la seule directive est de rester honnête. Le courage est la vertu première du poète : il doit s’inscrire à contre-courant du reste de la société, connaître son fonctionnement pour mieux en tirer profit et tracer son chemin vers le vrai. Le raisonnement lui permet de saisir le fonctionnement des structures sociales et politiques qui régissent son existence ; sa sensibilité lui offre d’entrer en résonance avec la souffrance collective.

Toute société a ses points de moindre résistance, ses plaies. Mettez le doigt sur la plaie, et appuyez bien fort. Creusez les sujets dont personne ne veut entendre parler. L’envers du décor. Insistez sur la maladie, l’agonie, la laideur. Parlez de la mort, et de l’oubli. De la jalousie, de l’indifférence, de la frustration, de l’absence d’amour. Soyez abjects, vous serez vrais.

Rester Vivant est la porte d’entrée dans l’univers poétique et la pensée philosophique de Houellebecq. Méthode de survie adressée au futur poète, elle invite à concevoir l’expérience du réel comme la matière première de la recherche du vrai. Elle est une tentative pour définir ce que peut être la poésie aujourd’hui, autant qu’un appel à s’emparer des hypermarchés et des parkings souterrains pour en faire des objets poétiques.

Le prix à payer est clair : souffrance et solitude sont au bout du chemin. René Char l’affirme déjà, qui écrit que « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil ». Mais dans un monde où règne la fadeur, il est du rôle du poète de défricher les nouvelles terres du ravissement, qui bien souvent reposent où l’on s’y attend le moins.

Au lecteur, à son tour, de faire passer le message et de s’acquitter de son devoir de vérité.

La poésie, en cela, n’est-elle pas nécessaire ?

À mesure que vous approchez de la vérité, votre solitude augmente. Le bâtiment est splendide, mais désert. Vous marchez dans des salles vides, qui vous renvoient l’écho de vos pas. L’atmosphère est limpide et invariable ; les objets semblent statufiés. Parfois vous vous mettez à pleurer, tant la netteté de la vision est cruelle. Vous aimeriez retourner en arrière, dans les brumes de l’inconnaissance ; mais au fond vous savez qu’il est déjà trop tard. Continuez. N’ayez pas peur. Le pire est déjà passé. Bien sûr, la vie vous déchirera encore ; mais, de votre côté, vous n’avez plus tellement à faire avec elle. Souvenez-vous-en : fondamentalement, vous êtes déjà mort. Vous êtes maintenant en tête à tête avec l’éternité.

Lucas Berger

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