Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, un spectacle des Chiens de Navarre dirigé par Jean-Christophe Meurisse

logo-subsistance

Dans le cadre du Festival Best-Of aux Subsistances jusqu’au 3 décembre 2016 (et notamment à retrouver Germinal du 1er au 2 décembre.)

Le Collectif ravageur et ravagé des Chiens de Navarre s’invite une nouvelle fois aux Subsistances avec une reprise de la création qu’ils avaient faite en 2013 dans le cadre d’une résidence de création en ce lieu même des Subsistances.

On retrouve les frasques d’un humour dévastateur menant le spectateur dans ses retranchements et notamment dès son entrée en salle où la trompette caractéristique du festival d’Avignon In résonne d’une autre manière, comme pour attirer le spectateur dans une sorte de piège cosmique et moribond.

Le spectacle ne suit pas un ordre apparent et se déroule selon une sorte de rituel théâtral décalé, où l’illusion d’une histoire et d’un cadre possible se dessinent dans différents tableaux successifs comme pour mettre en cause ou montrer les limites de la société de communication dans laquelle les personnages sont plongés. En même temps, les tableaux multiplient les moments décalés entre une poésie graveleuse du corps et une fine aporie des relations et des sentiments humains. Le collectif au cours de ce spectacle de presque deux heures dessine une caricature féroce de notre monde, de notre vie quotidienne, dans une société qui nous pousse et nous exhorte à la réussite et au salut.

Sur un terre-plein central recouvert d’une épaisse couche de terre, au milieu de quelques débris d’objets à moitié recouverts par le temps, dans les tressaillements d’une musique et d’une sono vibrante et tonitruante, les personnages sont en perpétuel état d’errance, faisant de leurs corps, le réceptacle même de la farce.

Ainsi la farce ou plutôt les farcissures se jouent face à la décomposition même de la pièce. Les Chiens de Navarre ne sont pas simplement des diligents du chaos, leurs gestes semblent venir tout droit d’une volonté délibérée de jeter leurs corps dans la bataille, et même quitte à s’exposer à prendre tous les risques nécessaires pour provoquer le rire du spectateur. Au delà de leur humour explosif et très acéré, leurs travaux relèvent d’une noire conscience du monde et révèlent d’un certain malaise, qu’il s’agisse de parodier la relation de communication en entreprise, ou dans des groupes de réflexions et de travaux sur les relations humaines type cercle des alcooliques anonymes, ou bien encore de montrer la déliquescence des relations de couples, ou bien la perte d’innocence de notre monde à travers des contes subversifs ou des pantomimes animalesques, le collectif nous livre un regard corrosif sur notre humanité devenue et au devenir si inhumains.

Chiens-de-Navarre-Quand-je-pense-quon-va-vieillir-ensemble...-c-Ph.-Lebruman-2013-DSC_8039.jpg

Les Chiens de Navarre / Jean-Christophe Meurisse © Philippe Lebruman

Ils délayent un burlesque qui n’est pas écrit et qui n’est pas non plus joué, mais qui s’irradie à travers la performance et le rire, dans une dérision et une déraison totale du monde qui les environne. C’est peut-être là que se situe l’appétence politique de ce travail, qui on peut le dire au regard de la fine pluie qui tombe à la fin de la pièce sur cette arène de terre, est de l’ordre du cataclysme et de la dépression poétique. Au delà de la force comique de ce travail et de l’étonnante duplicité des comédiens dans des domaines aussi variés que le chant, l’imitation d’animaux, c’est la forte complicité de la troupe toujours sur le fil et prête à se rompre qui est la plus intéressante pour le spectateur. Cette complicité qui mène parfois les comédiens à rire entre eux n’est certainement pas un manque de concentration mais la preuve même de la lucidité humoristique dont ils font montre, situant profondément leur travail entre un geste écrit et un geste improvisé, d’où la notion de collectif qui prend ici tout son sens et qui est véritablement fondée sur les inclinations de chaque comédien.

Avec ce spectacle cynique et brisant tous les liens de notre société de la communication à travers une farouche caricature, le collectif des Chiens de Navarre nous offre un spectacle plein d’une bizarrerie jouissive qui fait théâtre par sa force d’attraction et de déjection, nous montrant sur scène des débris d’êtres humains totalement corrompus ou impuissants. Rien n’est laissé au hasard et rien n’est frivole ! Ce ne peut-être après tout qu’un spectacle cruel sur notre cruauté et sur notre impotence politique et humaine à ne rien pouvoir changer à notre être profond.

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble fait dans la démesure, l’insolence et le mépris, harmonisant les vices avec une bravoure névralgique ; c’est le spectacle avant tout d’une souffrance exprimée dans l’horreur et la frustration, un récit de nos vies brisées auxquelles nous croyons toujours parce que nous ne pouvons pas faire autrement pour continuer à exister et exercer dans nos sociétés comme si le progrès existait…

Raf

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s