Hypérion d’après Friedrich Hölderlin dans une mise en scène de Marie-José Malis ( vu au Parvis St Jean à Dijon)

Cette pièce paraît pour le moins étrange et nécessite une attention toute particulière de la part du spectateur. Maris José Malis ne se plaît pas à torturer les spectateurs comme certaines critiques ont pu lui être adressées, elle révèle au contraire la torture intérieure des êtres, ce qu’ils ressentent au plus profond de leur être. Si les gens fuient par dizaine, c’est parce qu’ils n’ont pas l’habitude et surtout pas l’envie de voir la souffrance torturer les êtres et leur infléchir une morne physiologie.

Ce spetacle opère un vrai travail sur la désillusion et engage une réflexion très profonde sur l’espoir et le bonheur. Georges Bernanos écrivait en son temps « l’espérance est un risque à courir » et c’est ce risque même que prend Hypérion ou plutôt ses multiples incarnations sur scène qui révèlent ses différentes facettes. L’interprétation est d’une impressionnante anxiété, nous restons pendant des heures les yeux fixés sur leur regard, à épier un clignement des yeux, un sourire, quelque chose qui ferait que ces personnages nous ressembleraient car pour les comprendre et rentrer dans leur univers déchiré, il faut s’identifier à leurs souffrances et à leurs perspectives .

C’est dans le contexte de la guerre d’indépendance grecque au XIXème que le récit épistolaire prend place, sauf que cette voix unique d’Hypérion dans le roman épistolaire d’Hölderlin est incarné sur scène par un groupe d’hommes et de femmes de toutes les générations. C’est aussi le récit d’une blessure qui ne souffre pas d’âge, d’une blessure mémorielle que la poésie permet de transmettre et d’assigner aux hommes. L’énergie des comédiens provient non pas donc de ce qu’ils disent  mais de leurs actions; le langage ne permet pas d’accéder aux tréfonds de l’âme, ainsi qu’Hypérion l’écrit dans une lettre à Diotima. Marie-José Malis a su embellir et plonger cette voix singulière dans une sorte de clair-obscur pour la transmettre à travers un groupe de comédiens. Cette adaptation ressemble ainsi à des litanies adressées à l’homme et les spectateurs se feraient donc les récepteurs de ses rogations, sauf que ces personnages plutôt que de demander de meilleures récoltes céréalières, demandent avec ardeur que leur espoir fructifie en l’homme.

La mise en scène représente une sorte de pays désordonné, ou plutôt une rue que la population semble déserter et qui ne connaît plus aucune sorte d’animation. La scène représente véritablement un espace à l’abandon, et les êtres qui y errent, comédiens ou personnages soumis à une incontinence insupportable, s’assoient à la terrasse d’un petit café coquet en voie de délabrement, toujours en proie à un grand sentiment de lassitude. Chaque élan, chaque ardeur est terrassée par le doute et le surgissement d’un malaise profond. Tous ses personnages sont enveloppés d’un certain espoir, si ils n’en sont pas plein, ils en portent les germes. L’atmosphère semble s’inspirer assez distinctement du théâtre allemand, justement pour montrer le délabrement dans ces espaces en marges, abandonnés de tous et où vivent seulement quelques êtres qui survivent avec peine.

L’adaptation souffre parfois quelques longueurs, les instants les plus forts se réalisent entièrement lorsque les personnages sont tous groupés sur scène. En effet, les comédiens ont su trouver et créer une parfaite osmose dans leur diction, ils ont appris à conquérir le spectateur avec une parole inquiétante, aux accents quelques fois frénétiques, au souffle haletant d’attente et bouillonnant d’espoir. La diction donne des relents très étrange à la parole et accentue le ton languissant des comédiens.

Cette représentation est de fait emplie d’émotions, et même si il me semble que toutes les scènes ne fonctionnent pas (notamment les scènes où une femme seule hurle sur scène en se trémoussant, scène qui pourrait en effet rebuter un spectateur bienveillant), la représentation se perpétue sans qu’on y prenne garde. Le public partage véritablement ces instants privilégiées de réflexion profonde sur l’homme ; c’est un véritable laboratoire pour ainsi dire, où nous pouvons entrevoir des êtres se détruire, non pas par la violence, mais par la prise de conscience d’une impossibilité, l’impression paralysante de ne rien pouvoir changer, de se battre en vain, de voir leurs semblables massacrer d’autres hommes. C’est bien en un sens toute cette violence du monde que l’on connaît, ou du moins que l’on perçoit à travers notre vision de l’actualité que cette pièce engagée dénonce, tout comme le texte sublime d’Hölderlin se faisait le porteur de cette critique des massacres et de la violence à son époque.

La mise en scène a donc su donner de l’ampleur à ce texte et nous donner à l’entendre comme un acte de révolte groupé, un cri d’espoir universel. En cela, ce spectacle est d’une véritable acuité, il mord. Ceux qui acceptent d’être mordu n’en ressortent pas intacts, ils perçoivent que derrière toute cette vile noirceur, subsistent des hommes pour y croire encore et pour se battre contre l’oppression et la lutte sanglante, des hommes pleins d’amour qui savent encore exalter la beauté de la nature et de l’amour, des hommes enfin qui n’oublient jamais qui ils sont.

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