Notre peur de n’être, dans un texte et une mise en scène de Fabrice Murgia

Au parvis St Jean, du 13 au 17 Janvier 2015

Au cours de la représentation, l’atmosphère se liquéfie peu à peu. On assiste à l’épanchement d’une souffrance, mais d’une souffrance qui ne porte pas encore de nom, qui s’oublie, qui induit une violence à l’intérieur des personnages. La construction de l’intrigue et de l’atmosphère relève d’une certaine forme de fantasmagorie, c’est à dire que le metteur en scène parvient à montrer des figures lumineuses ou qui du moins aspirent à une certaine clarté que sont les personnages au sein d’une obscurité totale, au sein d’une scène empreinte d’une certaine tension au cours du déroulement de l’histoire en différents tableaux.

La division des scènes rend bien compte d’un mouvement de resserrement autour des personnages, qui peu à peu se retrouvent face à face, à devoir s’expliquer, se montrer, se battre avec leurs paroles singulières. Le premier tableau est consacré à montrer les personnages dans leur intimité, dans leur angoisse, dans leur difficulté à surmonter leurs épreuves. Le personnage de Hiki n’est pas sans nous rappeler le tableau de Francis Bacon, Three Figures in a Room, triptyque où l’on voit le même personnage sous des postures différentes, à commencer par une position recroquevillée sur des toilettes, puis une évolution vers des postures où peu à peu le corps se redresse. La souffrance reste toujours présente, mais la parole au théâtre permet de l’expulser du corps pour la faire partager, pour l’immoler même, pour créer une sensation percutante chez le spectateur.

Ce personnage ambivalent révèle un certain mystère, il reste une figure incertaine tout au long de la pièce, restant silencieux, où ne prononçant que quelques mots, comme si les traits de son visage, de son expression suffisaient à exprimer, au centre d’un décor et d’une atmosphère sensorielle feutrée, sa blessure mais aussi ce qu’il pourrait en dire au monde. Le personnage de Sarah s’oppose à ce personnage. Elle est au contraire dans l’expression d’une certaine logorrhée ; son utilisation d’un dictaphone pour entendre à nouveau ses paroles et se répéter à elle même ses propres dires, le fait qu’elle soit seule avec elle même, obscurément seule dans les moments importants de sa vie, renforce son étroitesse d’esprit et nous donne la sensation d’une certaine candeur de son personnage.

Le personnage du Veuf enfin nous donne l’image d’un être meurtri, en proie à une certaine violence et à de noirs songes. La perte est vécue comme une réconciliation irrémédiable avec l’existence. Chaque personnage entretient un rapport étroit avec la technologie, le veuf avec son portable, utilise une voix qui lui rappelle celle de sa femme ; cet élément semble être une réminiscence du film de Spike Jonze, Her.

En effet, il semble que les personnages soient confrontés à une carence d’humanité, à une solitude rassérénée par leur différentes histoires personnelles ; solitude crée même par leur rapport à la société dont le dramaturge se plaît à faire un dithyrambe dont on perçoit la cinglante ironie. Les autres personnage et notamment les personnages des anges habillés en noir, qui commente l’action, s’effacent peu à peu devant les personnages.

Quant au personnage de la mère, elle n’est pas sans nous rappeler la mère de Peer Gynt dans la pièce D’Ibsen, victime d’une supra-maternité, d’une impossibilité d’exprimer pour elle la souffrance qu’elle éprouve, sauf qu’elle ne meurt pas, mais la croyant morte, le fils a la même attitude que le personnage de Peer, il semble ne pas être affecté. La mère dès lors se révèle et exprime avec violence à quel point son fils est détestable, rejoignant une vision standardisée de « qu’est ce que réussir sa vie dans notre société ? ».

Le dispositif scénique ajouté à cette dramaturgie pénétrante augmente l’intensité du texte. Le jeu sur les lumières, sur le décor, sur les images vidéos, et sur les sons et les différentes gradations et variations de la voix et du souffle des comédiens est remarquable. L’utilisation de la caméra vidéo pour retransmettre sur un écran les images de la scène, nous permet de voir les personnages sous un angle plus propice, de voir la singularité de leurs traits, d’augmenter l’intensité de leurs émotions.

Notre peur de n’être dès lors devient une épopée singulière où les personnages caractérisés par l’incertitude et la méfiance à l’égard du monde, lui deviennent de plus en plus hermétique, jusqu’ à affirmer avec une très grande beauté dans les gestes et dans les déplacements au sein de l’espace scénique et au tournant de l’environnement sonore et visuel, leur liberté d’accepter ou non d’être ce qu’on attend d’eux, de devenir autre chose, de penser autrement. La souffrance n’est donc plus une fin en soi, elle devient une forme d’expression excavatrice, qui creuse au dedans des personnages avec le firmament de la poésie sensorielle, pour exprimer sur scène, la douleur de la résomption, de résumer, de mettre des mots sur ses propres difficultés, non pour les résoudre, mais pour aider à combattre ses propres démons.

En somme, le texte et la mise en scène sont indissociables, d’où l’impression d’un spectacle total et totalisant. Ce spectacle est un de ceux qui marque la mémoire parce qu’il déploie nos peurs et nos angoisses dans un autre univers, celui du théâtre sensoriel et visuel.

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