Matamore, un spectacle crée et joué par le cirque Trottola et le Petit Théâtre baroque

A la conquête d’un monde perdu

Au moment où les lumières s’abaissent et où l’arène commence à s’illuminer doucement, le spectateur a déjà le pressentiment que ce qui va se passer dans ce lieu le marquera à jamais, que toujours la pâleur de ces personnages restera marqué dans son cœur. Les comédiens sont empreints d’une inquiétante sérénité, leur tient blême révèle une angoissante pantomime, ils ne semblent pas particulièrement être des matamores, et pourtant c’est bien leur sensibilité, les instants qu’ils partagent ensemble sur scène qui nous donne une illustre image de leur ubiquité. Le spectacle qu’ils jouent n’est pas une simple concaténation de numéros sans rapports les uns avec les autres, destinés à arracher un rire au public, à le harasser de situations fracassante ; les artistes jouent ici avec l’émotion, ils jouent avec la poésie, la musique remplace les mots, un instrument seul peut envelopper toute la tristesse dans une mélopée qui enivre le spectateur et qui crée une tension à l’intérieur de « l’espace du dedans ».

C’est bien cet espace du dedans, qui donne aux personnages une si belle incontinence, que l’émotion naît avec vivacité, mais elle n’a pas de réceptacle conventionnel, elle flotte à demi-mot, elle s’enflamme dans le mouvement des corps, elle éclate dans un combat perdu d’avance entre deux clowns, elle s’illumine dans les acrobaties, dans cette danse des corps qui ne sont plus soumis aux lois de la pesanteur, qui s’élèvent vers les cieux. C’est dans cet espace du dedans, que ces êtres inapaisables s’exaltent, qu’ils jouent les matamores, mais qui bien loin de ressembler à ce personnage du théâtre baroque, ne reculent devant rien.

Le geste se dévoile, il paraît nu et les comédiens sont autant de personnages mis à nu, en proie à un déchaînement, à des cœurs anxieux. L’atmosphère de cet univers si singulier de Matamore peut se résumer ainsi : les cœurs anxieux des personnages sont rendus sourd par les bruits et la violence du monde, l’arène est l’espace du dedans pénétré par le regard cruel du monde. Il faut se battre, il faut souffrir d’être autre, il faut être un personnage prêt à conquérir le rire des autres, à arracher au public, un objet devenu bien rare et qui manque à nos cœurs alourdis par la grande opulence effarouchée d’un monde en flammes, Matamore sait nous donner à penser la beauté du monde. Ce spectacle nous plonge dans un monde révolu, un monde qui n’existe plus, par la magie de sa bonté et de son unique but : créer.

Cette création est teintée de cette singularité si rare chez des comédiens, et à plus forte raison chez des artistes de cirque ; cette singularité ne s’exprime pas dans de grands mots, elle ne donne pas au public comme unique bien de consommation, elle ne se vend pas : elle s’offre. Elle se traduit par des situations pittoresque ou bien morbide, par des élans d’orgueil ou bien d’affection, elle se montre et se dévoile dans la geste simiesque que le vrai cirque nous offre, celle de personnages hors de toute fiction, ancrés dans la réalité du monde, qui jouent les équilibristes sans jamais oublier le plus important : ils ne se montrent pas, ils refusent des images de faux-semblants, ils ne savent pas tromper le spectateur, ils sont simplement là à nous faire rire, à nous rappeler tous nos jeux d’enfants, à réussir les jeux auxquels chacun de nous a failli en entrant dans l’âge immature de l’adolescence puis de notre jeunesse promise à un avenir toujours plus grand, à des rêves toujours aussi empreint d’une bruissante fierté.

Ces jeux, ces actes sont un peu comme la fontaine de Héron que Rousseau évoque dans ces Confessions (Livre III), il entreprend une « tournée » avec cet objet insolite en espérant gloire et fortune en montrant les prouesses de son objet, cet objet est d’autant plus étonnant qu’il ne sert à rien. Lorsqu’elle est brisée, le monde de l’enfance n’est plus qu’un lointain souvenir et la réalité du monde le rappelle à l’ordre, il se trouve impertinent. Cette bien cette impertinence dont les artistes se moquent, et la perte de ces jeux seraient pour eux une blessure profonde et irréparable. Le dépouillement, le vol cette intimité et de cette propension aux jeux enfantins est vécue comme une effroyable tristesse, retirer au clown ce avec quoi il joue dans son numéro, c’est le tuer cruellement. Cela le signifie pas pour eux la perte de l’enfance, mais une confrontation au monde impossible et inenvisageable en dehors de cette arène, de ce microcosme.

Pourtant, c’est bien lorsque le monde nous devient hermétique, lorsque nous souffrons d’y être, qu’il faut nécessairement remédier à son malaise, le cirque est l’expression de ce désarroi en même temps que l’affirmation d’un certain espoir, vaincre par le rire et donner l’occasion au spectateur de pénétrer dans l’espace du dedans, de percevoir dans une grandiose catharsis que la chaleur et la magnificence de ces matamores lui tend les bras et lui ouvre le cœur. Cette représentation au moment où tout s’achève n’est plus qu’un souvenir, sans doute terni par l’oubli et par notre retour à la vie morose, mais inestimable, unique et plein d’une ardeur et d’une beauté qui n’ont pas leur pareil.

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