Hate Radio, une création de Milo Rau par la compagnie ( produit par l’Internationale Institute of Political Murder)

Dans le cadre du Festival Sens Interdit

Le metteur en scène et son équipe artistique se sont interrogés sur la question du génocide rwandais, ou plutôt la non-question, puisqu’il demeure en France un sacro-saint tabou dont la critique ne sera pas l’objet mais qui est bien au cœur de ce spectacle, à savoir la question de l’implication de la France, du moins de sa non-intervention dans la dénonciation du massacre. En réalité, au delà de la simple trame du Rwanda, le spectacle interroge les blessures que la domination coloniale a laissée notamment dans les pays d’Afrique noire. Cette haine n’est pas seulement tournée vers le Tutsis, considérés à juste titre comme des cafards par les chroniqueurs radios que l’on retrouve dans le spectacle d’un studio à l’idéologie carnasienne, ce mépris s’enroule autour des préjugés coloniaux et historiques pour dérouler des contradictions, qui sont de fait habilement interprétées par ces mêmes chroniqueurs qui y voient là l’occasion d’éructer et de précipiter leur fiel sur les ondes radiophoniques.

On sait toujours lorsque l’on aborde la question de ce génocide, que ce massacre s’est envenimé, et que les Hutus, éprouvant dèja un puissant ressentiment à l’égard des Tutsis, qui servait la caste coloniale des Blancs avant la révolution de 1959 et qui dominait le pays, profitent de cette guerre où les Tutsis et les Hutus se sont affrontés par l’intermédiaire du Ouganda voisin où les Tusis avait formés une résistance armée. Une idéologie meurtrière s’empare des Hutus qui profite de cette situation pour exterminer les Tutsis vivant sur le territoire paisiblement et même en toute sympathie avec les Hutus dans les communautés villageoise et les villes.

Le spectacle dans sa première inflexion, à travers la mise en récit d’un témoignage d’un des personnages Georges Ruggiu, un des chroniqueurs, qui interrogé par un juge nous montre un peu à la manière de Peter Weiss dans L’Instruction, qui parle aussi des procès des rescapés des camps nazis contre des anciens fonctionnaires de camp d’extermination, son silence coupable ou satisfait. Cette pièce débute ainsi, selon une forme de théâtre laboratoire, idée qui contribue grandement à renforcer les propos du metteur en scène qui dit adopter une démarche naturaliste, c’est à dire la prise en compte d’une réalité avec un cheminement de facteurs et la description d’une situation comme un scientifique.

Pour reprendre Zola, dans le Roman expérimental, il conçoit le roman comme le fait de « chercher et de classer [sa] part de documents humains, de découvrir [son] coin de vérité, grâce à la méthode » Il affirme que la personnalité de l’artiste s’affirme ensuite dans l’art, cette réalité que nous dévoile le spectacle est de fait admirablement bien filtrée par la construction dramaturgique du spectacle. La deuxième inflexion voit le témoignage, toujours par des figures mouvantes dans le cadre d’une sorte d’écran, où respirent et sont mis en contraste des récits de rescapés, ayant subi la violence comme un joug inflexible et barbare, mais cependant pas inénarrable puisque justement la parole théâtrale donne le moyen de dire, essentiel pour ces personnes qui ont connu la catastrophe de l’humain imbu de lui même et enivré de cajoleries prétendument justifiées par des considérations ethniques et historiques que l’actualité n’aurait que pour trop exacerbée…

La partie centrale du spectacle cependant se situe derrière ces écrans de fumigation, dans les contours d’un studio de radio reconstitué et encadré sous verre, espace totalement clos, dont le spectateur pour entendre les échanges et l’émission qui s’y déroule doit porter à un casque branché à un petit émetteur distribué à chaque spectateur avant son entrée en salle. Ce dispositif nous fait spectateur d’une véritable émission de radio, et nous pouvons découvrir les programmes, la musique de cette radio et une partie de ces diatribes haineuses, avec des soubresauts d’une agonie idéologique qui s’exprime par une virulence verbale, et par l’entente effective des propos discriminants dont le dramaturge a su saisir la double entité, celle d’une radio prétendument divertissante et dynamique, mêlée à une fredaine atavique et mugissante.

L’émission se déroule, et nous pouvons distinctement observer les comédiens dans leur cages de verre, au plateau ou dans la régie technique, s’amuser et se détendre pendant les moments de pauses musicales, qui font retentir la musique dans tout le théâtre et non plus seulement dans les casques. Le spectateur, dans cette posture, peut dès lors percevoir cette insoutenable légèreté de la haine et comprendre peu à peu l’entreprise idéologique que vise la radio. Le dispositif bi-frontal fait que les spectateurs voit d’autres spectateurs installés sur scène. La distance est complète, et les comédiens ne cessent de tenter de l’éprouver, notamment Sébastien Foucault (dans le rôle de Ruggiu), qui a plusieurs moments, fait mine d’entraîner le public à danser et à se réjouir, faisant évidement face à un silence de glace, ou à quelques irréductibles rieurs qui ne comprenant visiblement rien au dispositif, se prêtent à ce jeu très embarrassant du comédien derrière les parois de verre.

La vertu informative de ce spectacle reste cependant limitée, mise à part l’évocation de l’histoire de cette radio et de ses chroniqueurs, ce qu’ils sont devenus, les quelques témoignages de victimes ou de rescapés, jeunes ou vieux, journalistes ou non qui ont vécu de près ou de loin le déroulement des massacres, le contexte idéologique de ce génocide n’est pas forcément explicité, et comme tout spectateur, notamment chez les plus jeunes de ma génération né dans les années 1990, ne peut être conscient de tous les enjeux et de toute la filiation qui précède à ce génocide. Ce contexte n’est suffisamment mis en exergue, ce qui permet malgré tout à chacun d’interroger le discours des chroniqueurs et d’en percevoir la haine, mais pas suffisamment d’en subvertir les contours, c’est peut être cette dimension documentaire qui manque, mais ce n’était pas là le but du dramaturge qui s’en défend, et cette objection se trouve donc relative.

L’essentiel reste que cet épisode tragique de notre histoire, encore une fois fait parti de ces guerres modernes qui reposent essentiellement sur de la communication, à travers l’implication plus ou moins affichées de médias et de détracteurs capables de se servir de moyens de fabriquer de l’idéologie comme Internet par exemple aujourd’hui, pour subvenir à l’émergence de mouvements violents et meurtriers. C’est là que l’extermination ne devient plus seulement politique ou fondée sur des critères raciaux ou des jugements stériles, elle nous concerne tous, nous auditeurs d’une violence qui ne cesse d’augmenter et de s’intensifier dans tous les coins du globe ; le théâtre ici nous permet de nous confronter à cette altérité destructrice, qui se déguise en réalité sous les traits de la banalité quotidienne qui s’apoltronnit par l’orgueil et la créance de l’homme, prêt à tout pour fuir sa propre misère, jusqu’à égorger et amonceler les cadavres de ses frères, ses voisins, si c’est là qu’est pour lui la purge d’un renouveau politique.

Ce spectacle voit ainsi le travail des comédiens s’intensifier de minute en minute, à travers une performance d’acteurs incroyable, si nous n’étions pas au théâtre, nous pourrions croire qu’une telle émission pourrait bien avoir eu lieu sous cette forme, sans pourtant croire véritablement à cette vigueur sibylline, qui nous montre que l’enfer existe bien dans nos sociétés, c’est qu’évoque simplement Milo Rau : « Au théâtre, nous ne sommes jamais dans un rêve : nous sommes toujours éveillés. »

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