La Chair et l’idée

Sony Labou Tansi en scènes, théâtre et poèmes inédits, lettres, témoignages, écrits et regards critiques, publié aux Solitaires Intempestifs.

Dans l’intimité du travail de Sony Labou Tansi :

Cet ouvrage s’emploie à présenter le travail théâtral de Sony Labou Tansi à travers de nombreux témoignages de personnes qui l’ont connu ou qui ont travaillé à ses côtés. A travers quelques petites esquisses, des sortes de petits essais dans lesquels l’auteur présente en filigrane sa vision du théâtre, le lecteur découvre avec passion les relents d’une œuvre presque mystique. Ce livre a pour avantage de présenter les aspects d’un travail peu connu du grand public et a fortiori du public de théâtre notamment dans la manière dont le dramaturge a puisé son inspiration au sein des danses rituelles et des rites de certaines tribus africaines pour susciter une transe dans l’interprétation de l’acteur.

Cet ouvrage collectif a été pensé pour mieux comprendre l’œuvre de cet auteur congolais et surtout l’homme, à travers une plongée rétrospective dans l’ordre de sa créativité insoluble.

A travers ses propres écrits « théoriques » qui sont parsemés dans le livre, sous forme de petits essais ou de petites digressions au sein de sa correspondance, on découvre un homme fasciné par la magie des mots, ces mots qui respirant à l’intérieur du corps de l’acteur sont sublimés par ses muscles et son souffle régénérateur. Mais le mot ne doit dès lors pas être une ornière à l’imagination et au rêve, il ne doit pas se contenter d’une vague résurgence de la raison comme unique extorsion du réel, il doit plutôt faire émerger une poésie de l’émotion, qui guérit l’âme de ses peurs les plus enfouies.

Dire que ce livre nous en apprend beaucoup sur l’homme que fut Sony Labou Tansi serait une pure banalité ; en revanche, il a l’avantage au cours de plusieurs parties distinctes de retracer le parcours du dramaturge au Congo et aux Francophonies de Limoges.

Des parties sont consacrées à la manière dont on appréhende le théâtre de Sony de nos jours et ce que pourraient être ses continuateurs dans le théâtre contemporain aujourd’hui, notamment à travers des textes de Dieudonné Niangouna qui sont partagés entre une certaine reconnaissance de son œuvre et de ses apports pour construire un théâtre véritablement africain, mais visiblement d’un dédain quoique presque amusé pour un homme qui a délaissé l’Afrique et qui ne s’est pas véritablement investi à construire les fondements d’un théâtre national. Quelques critiques émergent çà et là, sans être pleinement formulées, qui sont autant de témoignages de son impériosité presque divinatoire, de sa présence « firmamique », comme une comète qui vous brûlerait les yeux.

Pour moi, qui ne connaissait rien à son œuvre, La Chair et l’idée propose aussi de découvrir deux manuscrits inédits : La troisième France qui est un poème ainsi que la Gueule de Rechange qui constitue une pièce de théâtre.

Le poème est une construction hétéroclites d’images qui créent une traversée de symboles nationaux ou typiquement parisien : la Seine, la Tour Eiffel. L’auteur en fait des objets de chairs, les marques d’une blessure, des sexes levés dans la poussière, qui marquent l’histoire douloureuse de la France notamment dans son rapport avec l’Afrique : « A quoi ça sert d’avoir des hanches dans un pays où l’on enseigne a saigné des hommes ? » (p26). Il décrit un pays d’acier imprégné du pouvoir de l’argent qui finit par envelopper les visages même des passants. L’auteur retrace l’histoire de cette troisième France, zone franche des malheureux et des exclus, à la frontière d’une nature végétale qui n’est pas si loin de l’idée de « jungle » urbaine, et de laquelle l’auteur entend prouver la filiation: « Place de l’étoile, Champs Élysées, c’est comme un morceau de bois.»(p28).

La mort se caractérise par la perte d’animosité des éléments qui signifient généralement dans la littérature le commencement d’un certain égaiement : le fleuve symbole même des amoureux charrie des « morceaux d’inquiétude », le vin se tarit et les saules pleurent vraiment ; Paris devient un charnier d’incontinence mais l’attachement à son pays ravive un vivier d’espoir : « Là-bas, Après les Mers, il y a des hommes et des pays chauds comme des hanches. »(p20).

Mais le rêve est tombé, l ‘impossibilité de se reconnaître dans ce pays échauffe le cœur du poète : « Les Tams-Tams se taisent.»(p21).

L’évocation de la pirogue à la page suivante rappelle évidement un élément de son pays natal. La pirogue symbolise la fière obstination des ces ancêtres. L’image de la pirogue s’oppose à celle de la Tour Eiffel. Face à ces deux éléments, on pourrait dire que l’un méprise l’autre, ce qui a pour conséquence que le poète « attends les pirogues relaxées devant un panier d’insultes à la tour Eiffel.».

Ce poème assez court et incisif annonce une plaie presque irréelle, celle d’une ville oppressante ou le poète se sent comme enfermé, exilé, où il ne peut faire naître de ses mots, nul torrent d’allégresse : « Les murs, l’argent, et les sexes sont sauvagement ligotés entre les jambes. ».

Le saule-pleureur devient cet élément de végétation qui emplit l’espace de sa touffeur, image qui pourrait lier les deux pays à travers ses deux fleuves la Seine et le fleuve Congo, mais il symbolise tout au long du poème, la tristesse de deux peuples qui n’ont pas su communier, qui n’ont pu que s’entendre tacitement pour l’exploitation de l’un par l’autre, les saules sont comme les sceaux de cet acharnement politique de la domination : « Les saules s’endettent d’une sale marque d’entente et de carcasses de sang.»(p23). L’eau symbole de vie, vivifiante parce que chair elle même, à travers l’image de la Seine « est vendue à trente denier.»(p28), le fleuve devient pur objet de marchandise et non plus luxuriance d’amour et source de la vie, il demeure pour le poète l’artifice d’une arrogante sinuosité, celle de sa souffrance de traverser la ville, comme un exilé, hors de lui.

« Mais dehors

A quelques pas de nos rires

A je ne sais quoi de nous

Un vieux saule pleurait toujours

Il pleurait le jour il pleurait la nuit

Et mon cœur naïf ne regardait

Que lui. »(p29)

Cette fable n’est pas sans nous évoquer un certain lyrisme, celui d’une poésie qui par l’attraction des mots dérobe un instant le souffle d’une modernité rassurante qui emplit nos cœurs sereins. La seule vision d’une image troublante nous rappelle notre pesant passé et nos balbutiantes contradictions qui se griment d’un sentiment coupable de renoncement ; ce grand sourire complice qui balaye l’histoire sanglante d’un peuple, ce délassement « fendillé » de nos refus de se souvenir, c’est peut être contre tout cela que la poésie surgit pour faire renaître le doute et l’humilité. L’humilité, ce terme très fort qui tire son étymologie première du latin humus, la terre, qui signifie que le poète loue ceux qui dans son pays « ramassent la vie dans l’herbe », face à lui, poète honteux et disgracié par le tribunal de sa propre fierté qui « [broute] la France dans une lamelle de champignon .»(p21).

A travers cette petite réflexion que ce poème a su créer en moi et à travers mon interprétation personnelle, je retrouve à quel point mon intériorité a été profondément marqué par Aimé Césaire qui me rend davantage réceptif à l’œuvre de Sony Labou Tansi, ils forment tous deux en effet une vague brisée qui voulut reprendre son élan contre le ressac, naître en s’écrasant sur les récifs et raconter l’histoire des nervures sur les rochers blanchis par l’écume.

Quant à la pièce de théâtre qui accompagne le poème, c’est peut être aussi ce récit de l’élan fracturé du poète qui se délie dans le tableau du peintre de « la Gueule de Secours » et qui rend fou en agissant sur le système nerveux ; le dérèglement provoque le dérèglement, mais il ne s’agit plus du dérèglement de tous les sens, mais bien du dérèglement de l’histoire et des massacres qui font de cette pièce La Gueule de Rechange, le témoignage flamboyant ce que se convertir à une idée sans se soucier de sa carcasse, c’est vivre hors de la magie même de l’art, c’est se convertir à l’abstinence de désirs plutôt qu’à l’explosion véritable et simple de la réalité, celle de notre traversée douloureuse de la vie dans les effluves tressaillantes de notre chienne d’existence. C’est peut être cela que Sony Labou Tansi voudrait nous signifier aujourd’hui en réinvestissant le pouvoir rituel de la magie, celle qui fait naître à partir d’une légende, la transe du corps qui se délivre de sa soumission aux peurs qui le hantent, c’est aussi peut être cela, cette subversion poétique à laquelle le poète-exorciseur nous invite…

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