Sur les traces du IFTO* (* Import’ Nawouak Turakian Folklorik Orke’Stars) au Parvis St-Jean dans un spectacle écrit et mis en scène par Michel Laubu

Chaque rêveur imagine son utopie et délivre d’une manière ou d’une autre, l ‘essence de son imaginaire à travers la poésie qui se révèle dans la mise en scène. Ce collectif d’artistes dirigés par Michel Laubu est d’une nature assez originale et plaisante. Le jeu confère à tous les objets présents sur scène, une douce poésie, que le spectacle essaye de rendre performative, non pas par les mots, mais par une musique assez étonnante flanquée de sonorités et d’instruments d’une étrangeté lancinante et poignante. Cette musique semble nous bercer, ou bien plutôt nous troubler au cours de notre découverte de cette « Turakie».

Nous découvrons ce pays étrange à travers la mise en scène de son orchestre national, représenté par des marionnettes manipulées par le corps des comédien, qui grandissent à tel point que les marionnettes, par un jeu de regard viennent s’adresser directement aux comédiens et lui demander de leur prêter leurs corps, de leur prêter leurs mains. L’histoire se déroule sous un fond tragique entremêlés de gags et de parodies, où les instruments de musique deviennent des armes à feu, et où les objets eux mêmes créent de la musique dans un cliquetis qui peut paraître nuisible, mais qui crée un rythme, pour ne former enfin qu’un ensemble musical farouche.

Autant d’accordéons actionnés par des pédaliers de vélo, que de pianos électriques qui jouent avec des roues qui pianotent sur les notes d’un clavier, que d’une guitare électrique dont les cordes sont pincées avec un fer à repasser, autant d’éléments qui font que ces musiciens atypiques décident de se révolter contre leur licenciement abusif, en réinventant la musique. La musique prend donc forme à travers tous ces objets, elle est dirigée par tous ces personnages marionnettiques, qui incarnent des âmes troublées, admirablement bien rendues par le travail de décomposition des mouvement et la composition même de la marionnette.

Ses personnages deviennent des Sur-Marionnettes, dans le sens où le travail est tel, que l’ensemble de leur corporéité et l’intensité de leur émotions créent un effet de distance avec le spectateur, qui peut apprécier la fusion entre les deux corps, et la prégnance de la marionnette sur le comédien. En effet, ces marionnettes à la figure glabre et blafarde sont bouleversantes, et contiennent une partie de nos représentations esthétiques, elles forment des entités inquiétantes, que l’on voit évoluer dans un univers assez feutré et tendu. Le rictus est la seule chose dont ses marionnettes sont capables à travers un travail admirable sur la respiration du comédien et sur les mouvements articulées de la tête. La main du comédien fait jouer les marionnettes, elle crée la musique, elle se saisit des objets, elle nous raconte une histoire.

L’histoire est sensible et semble nous décrire un monde proche du nôtre, ou l’abâtardissement des êtres est inévitable et sans issue, mais où la seule chose qui permette d’envisager la plus petite rédemption est justement de donner libre cours à sa création. C’est bien ce que font ces personnages, qui bien qu’ ils soient licenciés de l’orchestre, ne quittent pas les lieux, mais décident de s’unir et de dévoiler toute une machinerie d’objets et de mécanismes propre à élever leur envie d’être et de parvenir à se libérer des conventions quasi-hiératiques de la musique d’orchestre pour créer une sorte d’orchestre de gueux, « un opéra de gueux » en somme. Cet opéra est celui d’objets et d’instruments que l’art du metteur en scène sublime et encaustique par le fait que ces objets deviennent musicien de l’orchestre, et décor vivant, symbole de la mobilité et du chancellement quasi-symptomatique de la nature humaine. L’objet est vieux, il est issu de la récupération et pourtant le fait même que le temps l’est vieilli et qu’il avait déjà été utilisé auparavant, fait qu’il a une histoire, qu’il peut nous raconter, par son agencement avec d’autres objets. L’objet devient créateur d’images et évocateur de souvenirs dans notre imaginaire, il nous dévoile à chacun une émotion intrinsèque.
Le spectateur jouit de cette musique qu’il cherche à comprendre, de ces objets dont il cherche à se saisir, de ces êtres qu’il cherche à percer, mais il n’y parvient pas. Ces objets qui sont offert à son regard ne sont pas le reflet d’une choséité immobile, mais un mouvement inébranlable de la poésie qui donne vie à l’objet et qui donne sens à son élévation vers une fin unique, celle d’appartenir au monde fébrile de la Turakie. Ces personnages emplâtrés qui semblent un peu couard, n’en reste pas moins drôle, et il nous mènent avec puissance dans leur univers grimaçant, où les objets même deviennent des figures simiesques, des choses impossibles comme le piano-coktail de Vian par exemple, mais qui sont pourtant portées avec talent à notre imagination et notre jugement. Ce spectacle est en somme d’une très belle facture et semble être le reflet d’un travail unique et original sur le théâtre d’objets, avec une maîtrise absolument indéfectible des enjeux théâtraux majeurs : faire de la Turakie, le lieu d’un combat poétique et implacable contre le monde moderne reluisant d’une fausse pureté, le lieu ou le spectateur voit des vanités d’objets terrifier son cœur.

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