Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès par la compagnie Vertigo au théâtre de l’adresse à 19h30

Bernard-Marie Koltès écrit ce dialogue à la manière d’un dialogue philosophique, le porter à la scène est de fait une première difficulté à surmonter, car c’est une œuvre rhétorique d’une grande qualité et qui est plus est, un poème violent et au ressentiment aiguisé. Ce texte nous dévoile un moment fondateur de l’humanité, la rencontre entre deux êtres, pour un échange, valeur commerciale suprême du monde capitaliste. Cet échange est un deal, c’est à dire un échange illicite, la force de cette pièce est de ne pas nous révéler l’objet de ce deal, mais d’en renforcer le mystère par la force et la violence du désir qui oppose les deux êtres, le client et le dealer. La nature de ce désir ne nous est pas davantage connu que sa fin, il est si puissant qu’il ne peut être révélé, qu’il brûlerait la face des êtres. Il est bien question d’une lutte, elle s’exprime par cette parole vive, cette parole qui blesse, cette parole qui rassure et puis cette parole qui reproche. La parole est bien le jeu de cette exaltation du désir, qui étant un désir d’autrui et de partage, est aussi un désir de mort et de désapprobation.

La mise en scène crée ce lieu de désolation et d’opprobre, à travers un jeu sur les lumières d’une perfection aveuglante. L’atmosphère ainsi crée combine avec deux ambiances : un jeu de lumière avec des projecteurs latéraux verts au niveau du sol et trois douches qui illumine un doux filet de sable qui tombe uniformément sur la scène sans aucun réceptacle pour l’y accueillir, et qui ainsi disposés formaient un triangle. Cette ambiance particulière donne un ton particulier à l’ensemble et prévaut à travers toute la représentation , accompagnée sans cesse d’un fond sonore au timbre sombre et inquiétant. La deuxième ambiance consiste en une illumination brusque et soudaine de la scène à l’aide de projecteurs latéraux supérieurs et à l’expression du silence. Le seul objet présent sur scène est une sorte de barrique en métal rouillé qui fait office de fontaine, et dans laquelle le dealer plonge ses mains pour se purifier. Le metteur en scène a su véritablement créer un paysage sonore et lumineux, avec une conception originale, qui donne un rythme au texte et qui procède de sa même logique de joute verbale dans sa dramaturgie complexe.

Les deux comédiens incarnent puissamment avec un ton et une intonation assurés, ces deux personnages à la verve acariâtre et vindicative. Le rire succède parfois à la colère, ce rire nerveux, qui emporte parfois la parole dans un flot incontrôlable, et qui augmente de fait la tension tragique.

Cette mise en scène essaye de trouver une réponse malgré cet apparent hermétisme du texte, qui disparaît à l’interprétation, mais demeure néanmoins un mystère inviolable. La nature profonde des deux hommes n’est pas révélée, ce qu’ils veulent et cherchent est réduit à néant. L’amour et le désir n’existent pas, il n’y a pas d’amour nous dit le client, la signification du rapprochement des deux êtres n’a donc plus aucune profondeur et plus d’utilité, il ne reste plus qu’à se battre, comme des animaux, et cesser d’être ce que l’on est toujours sur le point de devenir, sans toujours y parvenir parfaitement et entièrement : un homme.

Cette représentation est le fruit d’un travail approfondi sur le jeu et le texte, et nous emporte avec force dans les abysses de notre conscience, troublé par cette confrontation titanesque, de deux êtres condamnés à errer et à ne jamais ni se comprendre ni s’étreindre. Un spectacle où la souffrance du spectateur est semblable à celle des personnages, un moment d’intimité magnifique pendant lequel l’humanité ravageuse découvre ses obscurs ressentiments et implore sa rédemption.

 

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