Antoine Plaisant

£¥€$ par le Ontroerend Goed

Joué à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon jusqu’au 14 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon

Une immersion dans un piège

Le casino, vous y êtes déjà allés ? Vous avez déjà ressenti l’adrénaline de l’argent gagné, l’excitation du pari, les hormones dans le cerveau qui se déclenchent et désinhibent ? Vous avez déjà expérimenté la manipulation douce de charmants courtiers qui délicatement vous encouragent à prendre de plus en plus de risques ? Vous avez déjà eu des gains progressifs qui deviennent exponentiels et gonflent gonflent gonflent ? Vous avez déjà connu l’explosion de la bulle qui vient de gonfler, sa déflagration, la violence de sa destruction ? La perte de l’argent facilement gagné ?

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£¥€$ © Christophe Raynaud de Lage

Dans £¥€$, vous êtes banquiers. Vous êtes la banque d’un pays. Votre mise de départ ? La monnaie dans votre poche, transformée en millions par la magie du théâtre. Le terrain de jeu ? Le marché de votre pays, à votre table, ensuite mis en concurrence avec les autres tables/pays. Les règles ? Simples, des simples jeux de dés de casino : pariez peu, gagnez peu mais avec beaucoup de chances de succès. Pariez beaucoup, gagnez énormément, avec de plus grandes chances d’échec. Des problèmes de liquidité ? Pas de problème, vous pouvez emprunter à l’Etat. A taux nul. Ou à une autre banque, à qui vous prêterez aussi, d’ailleurs, puisque tout repose sur la confiance.

Alors on a beau avoir conscience de tomber dans un piège, l’immersion est plus forte : l’excitation de la musique, du jeu, des comédiens, des beaux habits, du brouhaha, la conscience du jeu. On oublie peu à peu la mise en abîme, d’ailleurs on ne comprend pas réellement les enjeux et les stratégies économiques que l’on applique. On comprend seulement qu’elles sont appliquées, à une toute autre échelle, tous les jours à chaque minute sur les bourses de toutes les grandes villes de ce monde capitaliste financier mondialisé dans lequel on vit. Et on effleure du doigt une petite pensée, qui, en glissant dans notre tête, provoque un frisson dans le corps entier. Peut-être que, eux non plus, ils n’y comprennent pas grand-chose après tout. Peut-être que, eux aussi, ils se font entraîner plus loin que ce qu’ils n’auraient pu imaginer. Peut-être que, eux aussi, ils prennent des risques toujours plus grands en oubliant toute conséquence, juste pour voir ce que ça fait. Peut-être que, pour eux aussi, c’est un jeu dans une grande pièce de théâtre.

Alors le spectacle ne dit pas quoi faire pour éviter ça. Ne donne pas de solution, ni d’analyse plus profonde ou de paratexte dans ces jeux dans lesquels, malgré tout, le spectateur-joueur est un peu novice et manque donc parfois de contexte politique pour comprendre la profondeur de la proposition artistique qui est faite. Mais le processus est efficace pour faire mesurer la légèreté, la frivolité, et le grand degré de cynisme nécessaires pour participer à ce gigantesque jeu de dupes fictif, l’économie mondialisée.

Louise Rulh.