Retour à Berratham de Laurent Mauvignier dans une chorégraphie et une mise en scène d’Angelin Preljocaj

Ce travail  rejette l’altérité comme un dévoiement inacceptable de notre intériorité, l’âme doit se cacher, et c’est bien dans le geste des danseurs qu’elle trouve à s’exprimer pleinement et sans aucune limite. Le travail chorégraphique est d’une très grande beauté, et la danse violente, décharne le texte et le rend vain et stérile. On aimerait que les comédiens-danseurs à trois voix se taisent pour apprécier la chorégraphie. Le texte est tellement rébarbatif  qu’on finit par ne plus l’entendre , et chaque image verbale qui crée ne se couvre d’aucune force, si ce n’est dans le geste chorégraphique, dans la pulsion frénétique du tressaillement, dans le combat grandiose des souvenirs béants du passé contre le constat de ce que chaque être est bicéphale dans la tourmente et l’anéantissement, et que chaque désir devient querelle dans le contentement de son plaisir.

La chorégraphie de Preljocaj est une partition en soi, mais terriblement éphémère, qui se laisse emporter dans des soubresauts. J’ai été particulièrement attentif à ce que pourrait être ses influences et je trouve qu’il y a dans les mouvements qu’il transmet et qu’il travaille avec ses danseurs, une sorte de confrontation essentielle à la naissance du drame, celle de deux corps, qui veulent s’unir mais qui ne le peuvent, parce que le rapprochement est impossible. Chaque étreinte qui pourrait se créer entre les danseurs, chaque caresse s’efface bientôt dans cet impossible cabrement de l’ardeur. La dimension érotique de certains passages ne devient dès lors qu’un faux semblant, qu’un fantasme brisé dans le souvenir resté intact de la chaleur et du souffle transpirant du coït.

Cette dimension est présente dans le texte, mais tombe dans une poétique beaucoup trop réductrice pour qu’on y croie véritablement. Les corps des danseurs qui se penchent l’un sur l’autre et qui commettent un acte de vie, dans l’écrin d’une décharge, dans un lieu abandonné, dévoile sur scène avec la puissance de la musique, la vanité des rapports humains en tant qu’ils sont consommés et non offert à l’altérité. Cette impossibilité de la rencontre entre le soldat qui revient de la guerre et la femme dont on ne sait si elle morte,  ou si elle a fuit, devient dès lors le leitmotiv de toute la pièce. Cette promiscuité de l’instant et des corps, qui se déchaînent et s’enchaînent à l’autre qui les pourchasse, qui les viole, devient dès lors cette pulsion de mort constante et pénétrante dont chaque danseur ne peut se débarrasser. Chaque mouvement, qu’il soit léger ou vif, est voué à la mort, et ne renaît que dans la réfraction de ce même mouvement qui communique avec le corps de son partenaire. Ce tiraillement perpétuel entre mort et naissance du geste nous plonge dans un imaginaire physique, enivrant, où la parole se vide, comme si on tranchait une gorge et que le sang coulait à grands flots le long du squelette.

C’est le drame d’une humanité jaillissante et destructrice que Preljocaj met en perspective dans son travail. Le monde est plongé dans une noirceur presque apocalyptique, une étoile tombée du ciel est adossée au mur de la cour d’honneur, mais elle ne scintille plus, son éclat est terni par la peur et l’arrogance du désir. Cet univers dévasté par la guerre devient dès lors une sorte d’espace qui emprisonne, dans lequel les corps vrais exhalent leurs putréfiantes candeurs et montrent leurs vrais visages.

La danse permet ce que le théâtre ne peut montrer en aucune façon sans tomber dans la caricature, ce que la poésie ne peut dire sans tomber dans le stéréotype ou le cliché :

Elle fabrique les corps, elle dessine les muscles, elle trace le mouvement, mais surtout elle brûle le désir, elle le consume dans la violence de la chorégraphie, dans la frénésie du geste. A cet égard, la chorégraphie évoque  un combat, des mouvements inspirés du krav maga, du Tai-chi ou bien même encore du Judo qui devient dès lors l’écriture de soi, de son corps, la prise de conscience de ce que la passion ne  peut transperce le cœur, ne peut créer de la souffrance, des larmes, mais s’oublie dans l’accomplissement final de l’esprit, celle de faire confiance à l’autre et de partager avec lui le geste, pour faire naître la beauté…

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