Du Luxe et de l’impuissance dans un texte de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène d’Ivan Morane interprété par Jean-Charles Mouveaux

Tous les jours pairs, salle Van Gogh du Petit-Louvre à 17h05

Brisée par des élans trompeurs, la vie s’écoule et ne retient aucune force, qu’elle laisse disparaître à la lueur du jour sans jamais pouvoir la retenir, cette force, c’est la candeur et la violence de l’écrivain à l’œuvre, qui s’immole sans jamais pouvoir faire tomber la dernière goutte de son sang, dont l’écriture tarit l’inconsistance de sa chair.

Ces morceaux de vies, ces extraits de textes qui étaient présents dans des programmes, sont ici rassemblés dans ce livre, le comédien a su en épreindre la théâtralité, et par la force de son interprétation nous donne à entendre la voix de son personnage, Jean-Luc Lagarce.

Cette œuvre composite est une sorte de grand questionnement, sur ce que les apparences de force et d’orgueil dont chacun sait jouir à sa guise ne sont que les marques d’une impitoyable couardise, et que l’être humain, fragile, avance à tâtons dans l’immobilité et la mort. Le texte marque presque de fait une expiration finale, peut être même une expiation, un dernier remord avant l’oubli, que le dramaturge voudrait saisir sans pourtant y parvenir pleinement à cause du manque de vie qui le caractérise, mais d’une vie intense vouée à la disparition, à l’ébranlement, au meurtre originel de la conscience et de la poésie. Celui qui est poète ne cherche pas ici à sublimer ses impressions pour en faire les tentacules d’une poésie démonstrative par les vers et les métaphores, mais à bien à faire entendre sa voix discordante, à scander haut et fort qu’une société qui renonce à ses marges est une société pourrissante, parce que c’est bien dans les marges et dans la création que les orientations culturelles de demain se décident par l’avant-garde comme Howard Baker l’a très bien montré dans son ouvrage Outsiders.

Faire du théâtre, c’est raconter sa part misérable du monde, infime, celle qui revient à l’écrivain, et en montrer la dureté avec lucidité, comme pour foudroyer les gens empreints d’un fougueux contentement de soi. Le comédien a su parfaitement retrouver l’essence de la pensée, et donner
corps à ce texte, se faire homme et faire œuvre de théâtre, raconter les infinitifs nombreux et toute la modalisation qui montre encore une fois que tout reste inachevé, que le combat contre la parole même qui l’assaille ne doit jamais prendre fin. L’interpellation et cette urgence de dire avant je ne sais quel couperet du désir et de l’absolu ne vienne perturber le flot, a parfaitement été travaillée dans la mise en scène d’Ivan Morane, qui a su à partir de quelques objets, une coiffeuse, une valise, et d’une atmosphère de lumières et de musiques languissantes et surannées par la poussière d’un son authentique, et surtout par les effets d’ombres et de projections laminées comme un jet, donner au texte, les accents d’une œuvre diaphane, qui ne souffre aucune temporalité, qui ne s’inscrit ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans une futurité que l’on penserait humeuse, mais bien plutôt dans l’à jamais venir du futur et de l’amour, dans cette impuissance malheureuse d’une foisonnante réalité qui le tourmente, celle d’écrire : pour qui ? Pour quoi ?

Le comédien propose ici un travail absolument unique, un travail qui n’a pas peur de regarder les contradictions dans les regards des spectateurs qui cherchent à comprendre les élans du texte et à trouver dans l’étuve de cet homme, non pas le récit de la vie d’un écrivain, mais la lucidité profonde d’un homme dont les textes se révèlent d’une brillante actualité, et rejettent toute forme de discours politique salvateur, pour le préférer à la sincérité de l’innocence et du désir.

Cette représentation dès lors crée une belle intensité et mériterait même à certains égards, la scène du IN afin que ce travail formidable soit mieux connu de tous, dans la lumière de l’amour et du feu mythique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s