Trilogie du Revoir de Botho Strauss dans une mise en scène de Benjamin Porée

Jusqu’au 25 Juillet au Gymnase du Lycée Aubanel
Le Revoir n’est pas une vision autocentrée de notre propre incertitude, c’est un épanchement incertain de notre compassion envers nos semblables, une plongée introspective dans l’intériorité volage des personnages qui se guettent, qui cherchent à s’ouvrir sur la perspective de faire front commun avec l’art, sans faire autre chose que de le consumer, et de consommer les liens d’attachement qui semblent les unir, mais qui ne sont qu’en suspension. L’histoire de chaque personnage crée un enchaînement propice au drame psychologique, mais d’un drame qui jugerait de ce que les actions ou les pensées des personnages ne sont pas accordées au redoublement névrotique et névrosée de leur concupiscence artistique, mais bien d’une convergence impossible vers l’art suprême, destiné à ne rester que pur objet de représentation, et non pas de conversion, ni d’aspirations mystiques vers une vie intense dévouée à la force de l’image, comme prisme de notre imaginaire.

La représentation ainsi se forme peu à peu autour de la singularité de chacun des personnages, dans l’artificialité de sa raison d’être et d’exister au sein de ce groupe d’amis du musée venus pour inaugurer et savourer cette exposition stipendiée par le grand réalisme capitalisme qu’elle prétend mettre en abîme. L’enchaînement des scènes se fait d’une manière assez luxuriante, le plateau épuré se remplit non pas de décors mais de désirs, de regards, de personnages qui s’entrelacent sans jamais se toucher, ni s’écouter. La scénographie présente une création et un dispositif d’une très belle facture, qui permet de mettre en relief les personnages dans les différentes salles d’expositions et les englober par la poursuite de leurs images, de leurs obsessions et de leurs déchéances. Leurs corps sont constamment conspués par l’être aimé qui les désire, cette pièce, c’est le récit d’une certaine instabilité qui voudrait s’équilibrer et peut être même s’équilibérer mais qui reste suspendue au sourire de sa chair sans parvenir à desserrer les dents.

Les comédiens ainsi évoluent dans cet espace qu’ils n’arrivent pas à remplir, ni de leur présence, ni de l’art qui est censé entretenir l’illusion de ce que leur présence ici est requise et utile. La pièce procède ainsi par élimination de désirs et de formes, jusqu’à ce que chaque personnage, épris de sa faiblesse, s’abandonne à la confession d’un manque, d’une blessure, où d’un refus de la sédition à leur propre immobilité.

René Char écrit dans les Feuillets d’Hypnos : « L’acquiescement illumine le visage, le refus lui donne sa beauté », cette bien cette beauté de l’inconséquence dont chaque personnage est empreint, ces personnages qui commencent en premier à acquiescer à la superbe exposition que le directeur a pu produire, et qui pris dans la tourmente d’un critique fielleux qui prétendrait l’interdire, se retournent contre leurs acquiescements premier, pour manifester leurs véritables opinions.

Ils finissent tous par désadhérer à leurs apparences manifestes pour tenter de saisir leur vivacité, en des éclairs de lucidité qui ne durent pas et qui se brisent à chaque rencontre, qui se détruisent à chaque échange, qui se consomment dans le feu glacé du regard, vu comme un sexe attirant mais qui se détourne, fébrile dans sa promiscuité, mais fort dans son intimité. Sauf qu’ici le regard transperce, et les personnages ne s’expriment pas en communication directe, mais par des détournements que les effets vidéos et le dispositif tournoyant du plateau rend à merveille. Le fait qu’ils se déplacent par le biais d’un mécanisme et qu’ils soient enfermés dans cette exposition sans pouvoir s’éclipser sans provoquer les doutes des personnages montrent aussi la douleur de l’enferment, dans des contradictions indissolubles, et que le collectif ne parvient pas à régler, tant chaque personnage est prétention et orgueil dans sa pudeur emphatique.

La mise en scène ainsi procède d’une véritable ardeur, celle de monter ce texte à la trame parfois longue mais saisissante, et d’en rendre l’authenticité, et de montrer toute l’artificialité de chaque personnage qui se sert du prétexte de l’art ou de la création pour fuir le questionnement de soi et du monde.

Benjamin Porée a su rendre avec lucidité l’urgence de se questionner pour chacun des personnages, et la mise en scène oppressante à travers le dispositif vidéo, les effets sonores, tend à accentuer la limpidité conglomérante de chaque individualité. Le metteur en scène signe avec ces comédiens un très beau travail, où chaque comédien s’intègre parfaitement dans la dramaturgie, et où la mise en scène révèle non pas la force des personnages à se réunir, mais les atermoiements de leurs pulsions brisées par l’impuissance de leurs pensées.

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