The Last Supper d’Ahmed El Attar par the Temple Independent Theater Company

Jusqu’au 24 Juillet, à l’autre scène du Grand Vedène

Le metteur en scène nous révèle avec une verve puissante, une satire acérée, elle nous montre les bas et les ébats d’une famille dont les seuls liens d’attachement se réduisent à des rapports clientélistes.
Ce dernier repas que la famille prend dans l’unité est un repas qui s’inscrit dans le quotidien prototypique de la vie d’une famille de la haute bourgeoisie, mais d’un quotidien moderne et assurément contemporain, dans lequel les effets de la mondialisation se font ressentir tant dans l’utilisation des technologies que dans l’énonciation des cotes boursières.

Ce repas semble avoir quelques ressemblances avec un repas de famille, sauf que ici les personnages forment tous des caricatures terriblement amères d’une société égyptienne dirigée par des réseaux d’oligarques et par un système patriarcale incarné par le général. Le personnage du Général n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler la situation politique actuelle de l’Égypte, le metteur en scène en a fait un personnage impropre et méprisant qui cache sa cruauté sous les pierres d’une feinte langueur. Il incarne un personnage de chef qui n’éprouve aucune compassion envers son prochain, mais beaucoup d’attentions envers son semblable. Quant au personnage du Pacha, il est empreint d’une sagacité souillarde ; en effet la scène forme bientôt une bauge de personnalités de la vie économique et politique, accompagnées de leurs femmes et de leurs enfants, l’apanage d’une famille ordinaire et tranquille. Les serviteurs s’immiscent dans cet univers, mais font acte de leur présence uniquement par le silence et l’extrême précaution d’obéir à leurs maîtres. Leurs déplacements ponctuent l’espace et lui donne l’allure d’un vrai repas, non pas de partage, mais d’un repas inique et presque encyclique, le fait d’en faire des porteurs de toutes les souffrances des autres classes sociales à la merci des autres personnages,(qui n’hésitent pas à aspirer à les violer, les frapper, les molester, leur montrer leur influence sur le père de famille) révèle une difformation première des rapports humains.

Tout ce qui ne fait pas parti du réseau d’influences est d’ailleurs expressément nommé par le général : « de la vermine », élément qui nous rappelle avec fulgurance une situation politique sclérosée dirigée par des élites affables et stériles. De même que le texte, avec beaucoup de distances, fait explicitement référence au trafic d’êtres humains, de femmes en provenance d’Indonésie pour devenir des bonnes corvéables à merci, chose terrible mais dont le théâtre en se saisissant avec humour, peut faire surgir la grimaçante âpreté d’un réel extravagante et terriblement vrai. Ce vernis outrageant de partage et de douceur cache en réalité un vide cosmique. Les personnages n’ont qu’une seule ambition : l’argent, et le plaisir commercial que l’argent procure avec l’acquisition de la fragrante variété des biens de consommation, qui deviennent ici autant d’objets qui se consument, non pas seulement à cause de la vanité de la richesse, mais dans la nature humaine tiraillée par cet idéal capitaliste, fasciné par le pouvoir et les millions de dollars que la spéculation sur des hot-dogs peut rapporter.

Le repas qui est servi a toutes les allures d’un sacrifice, mais d’un sacrifice glacial, où l’on n’appelle pas la chaleur d’une divinité pour lui demander des bienfaits, mais où la crudité de l’animal qui s’expose dans un plat révèle l’impossibilité du repas, et de la communion des êtres dans la paix et l’amour. Cette frontière entre le cuit et le cru est ici perméable et nous conduit à penser que ces personnages sont des êtres voraces et peut être même des charognards. Les plats sont servis dans une lumière rouge tamisée avec les comédiens qui se figent, comme si tout ce repas se passait à l’intérieur d’eux mêmes, et que pendant le moment du silence qui précède l’arrivée du plat, tout le monde pensait à soi, et que tous les échanges qui ponctuent la trame ne seraient en fait qu’un simple effort de communication et non pas un don de soi.

La mise en scène est formée de panneaux métalliques qui ont pour conséquence de réfracter la lumière et de donner à la scène l’éclairage surexcité d’un laboratoire où les scientifiques observent avec attention le déroulement des phénomènes. Le spectateur devient dès lors l’observateur privilégié de cette dilution des liens humains. L’espace central qui forme la matrice matérielle du repas, accentue dans la disposition, la difficulté pour les personnages de se parler. L’échange devient bientôt cri et met en exergue un besoin de reconnaissance corruptrice qui équilibre la vie de ces personnages qui se sentent menacés par la prise de conscience d’un peuple qui aspire à de meilleures conditions de vies.

Les comédiens font montre d’un jeu puissant et ravageur, et la langue arabe qu’ils insufflent sur le plateau révèle des accents satiriques et perplexes, développant avec fracas la feinte onctuosité d’une famille qui se décompose, puis se recompose dans l’imperfection et l’hypocrisie, dans la faiblesse et la courtoisie, dans le plaisir et l’arrogance. Mohammed El Attar nous livre une comédie subtile, qui dessine avec perplexité l’avenir peu encourageant d’une société étouffée par ses élites grisées par la fascination pour l’opulence et effrayées par le crissement d’un peuple qui souffre de tant de désillusion.

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