La Campagne de Martin Crimp dans une mise en scène de Catherine Javaloyès par la Compagnie Le Talon Rouge

Tous les jours au théâtre du Centre à 19h50

Le spectateur est immergé dans un espace fragmenté, ou si ce n’est pas des fragments, il s’agit du moins de morceaux de vies brisées, que le dramaturge essaye non pas de recomposer, mais de mettre en perspective, afin de montrer le prisme d’une vie, non pas dans ce qui serait pour nous le réel, mais dans un réel fantasmé, presque réversible, non pas définitif mais précaire.

La campagne, c’est ce récit de l’intérieur, ce drame sensoriel d’émotions qui se délitent et ne s’incarnent dans aucune chair. La Campagne, c’est aussi une rêverie essentielle empreinte d’un satyriasis languissant, des personnages dont le désir est souillé par la pureté même de leur indolence et par l’étreinte de leur concupiscence.

Les comédiens incarnent cette vie et la remplisse de leurs expériences physiques, insufflent à ce texte une beauté gélasine. Ils vivent dans le marasme, mais dans un marasme qui les enivrent et qui les vrillent, au point que plutôt que d’être tabide, ils sont fatalement vivant et essayent de se suspendre à leurs projets plutôt que de se laisser assaillir par un désir qui les dévore. Ce désir de s’enfermer dans une monstrance d’orgueil, de naïveté ou de souffrance sans en dévoiler pourtant la relique cache leurs sensations de peur qu’ils éprouvent les uns envers les autres.

Ce qui au fond est très prégnant dans cette pièce, c’est la contemplation de l’autre, au sens où chacun s’étonne de ce que chacun fait ou est, ou sera, ou a été. Le temps devient quelque chose dont on peut effacer la trace en un seul geste, la temporalité n’a plus de raison d’être, elle se laisse bercer par l’individualité, et par la fragilité de ses échanges, par ce va et vient symptomatique d’une psychose ignicole, qu’aucun feu ne saurait éteindre, à part peut être celui de la dérision et de l’humour dont la metteuse a su trouver les crissements.

Les trois personnages sont joués par des comédiens qui ont cherché à comprendre l’ardeur qui se cache derrière la simplicité et la verve vivace de l’écrivain, en ce que chaque mot est un geste, un poignard, une attaque lancée à l’autre, la pièce devient non plus seulement un combat d’infamie grimaçante et légère, mais bien plus une esculence de tension, une truculence d’ambition, celle de vivre contre les apparences et dans une vérité réjouissante, chose impossible s’il l’on en croit la déréliction de l’amour, vu comme une prédation, une envieuse salacité, dans la précarité du corps et l’immobilité de l’âme.

La mise en scène ainsi procède d’une réflexion sur le texte, et reste à l’état de maquette, les personnages forment bien un microcosme, ils se déplacent au sein de cet espace peu charnu, où tout est en miniature et ne peut être utilisé comme un objet de la vie quotidienne à cause de sa petitesse ou de sa fragilité.
Cela permet à la metteuse en scène de tirailler les comédiens à construire cet espace par le jeu, à essayer de le remplir de leur présence, non pas pour révéler quelque impériosité des personnages, mais simplement pour les montrer sincère quand ils le sont, et défaire minutieusement les limbes de leurs vies quotidiennes pour les limer et les donner à entendre au spectateur.

Cet élimage, ce sont les comédiens qui l’opèrent eux mêmes, par leur immersion dans une atmosphère angoissante, où la seule chose réelle se trouve être les bruitages qui nous remémorent notre vie quotidienne et la lassitude exaltée des personnages dont la psychologie complexe s’approche de la xérasie, c’est à dire que leur corps « tombe en poussière », mais d’une poussière qui n’est pas cendre, qui n’est pas le résultat d’une combustion puisqu’ils ne brûlent pas de l’intérieur, mais d’une poussière qui les avilit, à laquelle ils ne peuvent rien, qui les outrecuide, cette dimension révèle leur impuissance.

Cette représentation montre donc la force des comédiens à interpréter ce texte dans une mise en scène ouvragée et d’une beauté désarmante, et d’une efficacité redoutable. La compagnie livre ici un travail puissant et délicat qui pendant plus d’une heure, ne peut que nous ébahir par sa candeur fulminante.

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