A Petites Pierres dans un texte de Gustave Akakpo mis en scène par Ewlyne Guillaume par la Compagnie KS and Co

Tous les jours à la Chapelle du Verbe incarné à 19h40

L’histoire nous révèle une fable politique pleine de tendresse, mais qui dévoile toute la violence des relations hommes-femmes, toute la verve démoniaque dont l’on recouvre la femme, et qu’on est prête à lapider si elle sort du cadre des règles sociales. On a l’impression que tous les personnages forment une caricature, mais leurs violences, leurs doutes, et leurs bontés, nous montrent bien qu’ils sont empreints d’une humanité attendrissante et réellement plurielle. Gustave Akakpo nous livrent avec humour dans ce texte, la description d’un lieu paratopique, où les personnages vivent au dedans de leurs propres contradictions, dans une intériorité que le langage ne parvient pas entièrement à rendre, mais qui forme avec la force comique des comédiens, une sorte de questionnement universel sur la manière de renouveler les traditions ancrées et de s’interroger sur l’essence politique de notre société.

Le texte parle bien de la souffrance des femmes qui sont punies de mort pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage (dans l’application de la charia), mais l’auteur insiste pour dire que tout cela n’est qu’un prétexte et que le théâtre naît de ce ferment, de cet acte ignoble et révoltant.

Dans une puissante tragi-comédie, à la manière dont Corneille pouvait les écrire au XVII ème siècle, l’auteur nous plonge dans un petit village, au cœur de familles qui sont proches et amies. L’acte de décision de lapider la femme vient de ce que son honneur semble être entaché à jamais, sa sœur et son amant d’un soir essayent donc par tous les moyens de la sauver, se déguisent, se travestissent avec une très belle idée, non seulement sauver leur amie, mais surtout interroger les hommes dans leurs fondements religieux et moraux, excéder la précipitation de l’action par la carnation de l’orgueil.

La mise en scène procède d’un simple décor essentiel qui permet aux personnages de voir sans être vus, comme dans une comédie classique, ce à quoi la metteuse en scène semble rajouter un espace pour les hommes dans une cabane de paille, et un espace pour les femmes en avant scène. La pièce montre la femme au travail pendant que l’homme s’engante de quelques idées saugrenues, cette réfraction d’une société machiste est mise en perspective avec humour. Les préjugés et les stéréotypes sur ce que doit être une bonne épouse étant constamment conspués par les femmes elles mêmes et notamment par le personnage de la sœur, qui joue et incarne le drame pittoresque et babillard d’hommes qui sont incapables de se remettre en question, excepté pour un des personnages masculins qui ira jusqu’à se travestir et qui se rend compte à quel les représentations de sa famille forment une subordination malotrue de la femme aux instincts primaires de l’homme.

Ainsi, le décor permet aux comédiens d’apparaître et de disparaître avec une promptitude qui donne à la pièce les aspects d’une comédie puissante et presque même à la limite de la satire.

Les comédiens chantent aussi sur scène des chants traditionnaux, ce qui est une incarnation de leur histoire, et le fait même qu’ils partagent entre eux ces morceaux d’eux mêmes, bien qu’ils veuillent lapider une femme, a quelque chose d’attendrissant et de terriblement humain. Le chant révèle les plaies de leurs âmes pleines d’amour et d’attentions. Les trois comédiens qui incarnent les trois pairs du village n’éprouvent aucune colère, rien d’autre de leurs yeux ne transpirent que l’interrogation et l’étonnement, ce sont presque eux qui deviennent les martyrs de leur propre famille, car lapider la jeune femme, ce serait lapider son fils, sa fille.

Ces pierres dès lors ne s’amoncellent par pour pulvériser un corps, mais s’élèvent dans l’arrogance pour retomber dans la jouissance d’une vie dégagée du fiel, comme un acte de délivrance, comme la naissance d’une nouvelle espérance, non pas dans la vaine promesse de changement politique, mais dans la prise de conscience de ce que l’homme est un être compatissant et exècre la mort dans ses fondements, mais que ce qui peut le tromper et le faire agir, c’est son impuissance face à la prégnance d’une idée, d’une idéologie, d’une religion.

La pièce nous invite à combattre l’ordre inique des hommes trompés dans leurs ardeurs par des raisons et des sentiments pour trop pierreux, il faut lâcher ces pierres pour prendre la chair, la pensée que l’on peut remodeler et insuffler de l’amour au cœur des contradictions, donner de la vie dans la sentence de la mort.

Cette représentation est portée par une troupe admirable de comédiens, qui par la seule force de leurs corps, troublent avec cette comédie amère, l’ordre qui prévaut à toute forme de société humaine, la bêtise, l’ignorance et la méchanceté, mais dans cette obscurité, l’homme en tant qu’être raisonnable et plein d’un désir de se construire en paix avec l’altérité subsiste, et c’est de ce désir caché que naît la théâtralité, fondé sur une très grande foi en l’humanité, qui nous parle à tous comme d’une situation actuelle dont il faut faire évoluer les comportements et non pas simplement dénoncer.

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