Richard III de William Shakespeare dans une traduction de Marius von Mayenburg dans une mise en scène de Thomas Ostermeier

à L’Opéra du Grand Avignon jusqu’au 18 Juillet

Tiraillé par le désir de jouir et d’atteindre une gloire incertaine, Richard III, brillamment interprété par Lars Eidinger est une pièce qui nous parle de nous mêmes. Cette pièce nous révèle nos instincts les plus cachés et les plus noirs. Richard forme ce monstre d’humanité, mais d’une humanité duale, dont les frontières entre le bien et le mal ne sont pas strictement délimitées. Il s’agit pour Richard d’accéder au pouvoir, et de ce fait la pièce raconte cette fulgurance, cette machination, pour laquelle Richard va tuer et saccager sa propre famille. Mais cette pièce dans l’interprétation qu’en fait Ostermeier est aussi une blessure, elle nous dévoile un Richard en proie à des malformations physiques, bossu, et devant porter un corset orthopédique. Cet attirail médical donne au comédien l’aspect d’une carapace, et d’un être prostré, déchu et terriblement circonspect.

C’est un personnage en soi, il mène le jeu de la pièce, et s’inscrit dans une sorte d’adresse diabolique par l’utilisation d’une parole aimante et rassurante auprès des siens. Les instants où le personnage, seul sur scène, explique ses réelles motivations au spectateur ont été rendus avec une alacrité brisée par les sombres desseins de son âme. Le dispositif microphonique équipé d’une caméra qui pendait au dessus de la scène et dont le comédien pouvait se saisir lorsqu’il s’adonnait à ses moments de confessions créait un effet somnicide et plongait l’univers entier de la pièce, dans une concupiscence abreuvée au pinacle de l’ambition d’un désir violé, et de désirs volés.

La mise en scène laisse place à une façade sur trois niveaux composées d’escaliers, d’échelles, et qui permettent autant d’entrées et de sorties, qui permettent d’éclater l’espace et de lui donner une dimension presque animale. Elle se déroule avec puissance et grandeur dans l’âtre étincelant d’une dramaturgie allemande, qui a su adapter cette pièce et en révéler la profondeur. Le spectacle est intense, aucun mot de notre langue ne suffirait à le décrire, ni à le caractériser.

Ostermeier dévoile avec grandeur un Richard III crapaudé par ses vices et des personnages d’une très grande beauté sacramentale. Les deux jeunes princes sont représentés par des marionnettes inspirées du travail de Tadeusz Kantor, et cette incursion dans les arts marionnettiques mêlée à l’utilisation acérée d’un dispositif vidéo, d’effets de sons et de lumières numériques créent différentes ambiances sur les parpaings, sur les murs de notre incontinence. Un batteur est aussi présent dans la fosse et accompagne la musique tenance qui hurle dans les enceintes, ce qui forme une vague sensation de pulsions incontrôlables et violentes, d’un désir utriculeux qui forme une totalité fascinante et profondément excitante.

La scène forme ainsi le repli du personnage dans ses ambages et montre sa verve ambieuse avec virtuosité. Elle montre aussi combien les fantasmes de Richard peuvent insuffler chez lui une capacité d’auto-destruction salvatrice, une sorte de délivrance finale à laquelle le personnage semble aspirer dans un repentir exacerbé par la souffrance de son isolement, comme un enfant-roi à qui l’on aurait eu l’habitude de tout donner et qu’on estropierait soudain pour le déchoir. Les sentiments du personnages sont assez complexes à dévoiler, et le metteur a choisi de faire jouer ce combat dans la tête du personnage, cela se trouve pleinement accompli dans le traitement de la scène finale, où le personnage finit par combattre contre lui-même, enivré de la peur et d’un courage lâche et barbare.

Au cours de quelques répliques, les comédiens et surtout Lars Eidinger jouaient une partie de leurs discours dans la langue de Shakespeare. Ces moments uniques forment cette espèce d’hymne à la poésie et à la beauté de la langue, les comédiens faisaient résonner les pentamètres iambiques avec une grâce et une sombre arrogance, mes membres tressaillirent et la salle retenait son souffle : le plaisir fût incendie comme le résume si bien la formule de Barthes.

Ostermeier nous livre ici un travail ignescent que tout homme, quel qu’il fût , devrait voir au moins une fois dans sa vie laborieuse et difficilement inspiratrice, cette pièce nous délivre de nous mêmes pour nous porter avec amour à vivre quelques instants seulement, un grand moment de théâtre.

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