Lebens des Galilei (La vie de Galilée) de Bertolt Brecht sur une musique composée par Hanns Eisler dans une mise en scène d’Armin Petras (Vu aux Célestins)

Cette représentation fut pleine d’une intense exaltation. Cette pièce de Brecht est une manière d’aborder le thème de la persécution religieuse et de voir dans ce que Kant appelle « la révolution copernicienne » une grande rupture dans la manière d’aborder la recherche scientifique par rapport aux anciennes théories. Ce conflit est admirablement bien retranscrit dans la mise en scène ; un exemple marquant de cette conjecture se retrouve dans la manière d’aborder les philosophes anciens.

Les comédiens manipulent par exemple un Aristote figuré en un panneau le représentant dans un portrait typique au Moyen-âge, panneau à travers lequel les comédiens qui jouent des hauts clercs de l’Église essayent de passer leurs têtes, en arrachant et en frappant avec force pour faire une ouverture dans ce même panneau à la place du visage des philosophes anciens. Cet effet de mise en scène est une manière de montrer l’acharnement des hauts prélats à défendre leur vision du monde dépassée par la science nouvelle dont Galilée est une des figures marquantes, puisqu’il prouve ses théories à l’appui des relevés qu’il a pu faire dans le ciel avec une lunette astronomique, instrument dont il a perfectionné le mécanisme.

Cette pièce montre bien les conflits à l’oeuvre entre la science moderne et la vieille Église réactionnaire, elle est aussi l’occasion d’évoquer l’inquisition et sa très forte préséance sur les masses et surtout sur les savants qui prétendaient remettre en cause l’autorité du « grand Aristote », ainsi que la terreur qu’elle exerce et qu’elle inspire sur toute l’Italie. La pièce de Brecht est d’une grande acuité, elle résume à la perfection la personnalité d’un homme tiraillée par un désir de recherche scientifique toujours plus grand et toujours plus novateur, la nécessité économique pour lui de subvenir à ses besoins en se soumettant à de précieux « mécènes » (en vendant des inventions ou bien même en donnant des cours) et enfin elle dénonce la pression politique et morale d’une Église romaine réactionnaire qui étendit son autorité par la domination et la violence. Une des scènes les plus satiriques de la pièce est à cet égard admirablement bien représentée au moment où Galilée remet son invention à savoir une lunette télescopique assez puissante à la République de Venise. Au cours de cette scène émerge le procédé de la distanciation qui consiste en ce que la scène est racontée par la fille de Galilée (ce qui n’est pas le cas dans le texte),  elle interprète ainsi tous les personnages et à l’aide d’un dispositif vidéo, le spectateur voit l’image de son corps projetée en fond de scène, ce qui confère singulièrement à ce moment de la pièce, une impression d’adresse à la foule mais qui montre aussi avec ironie à quelles simagrées le savant est soumis pour pouvoir librement exercer ses recherches et gagner la reconnaissance qui lui permet de recevoir son salaire.

Le dispositif scénique jouit d’une certaine façon d’une très grande plasticité qui permet d’incarner les différents espaces de jeu avec une simplicité. Le metteur en scène semble user d’une esthétique sons et lumières qui incarne une certaine métallisation de l’espace où les personnages se trouvent en une permanente confrontation. On pourrait (pour peu qu’on puisse accepter ce terme) parler d’esthétique « métallique » pour cette mise en scène, dans le sens où l’espace protéiforme de la scène dans l’épanchement de son jeu et dans la recherche scénographique et dramaturgique, est dans une sorte de frénésie ponctuelle qui s’exprime d’une part, par une apparente quiétude représentée par une sorte de dispositif imposant semblable au pendule de Foucault qui figure justement la rotation de la terre par rapport au référentiel galiléen et qui oscille imperturbablement au cours de la représentation et, d’autre part une très grande violence qui s’exprime dans les transitions entre les scènes notamment avec la persistance d’une musique électrique aux accents psychédéliques comme autant de terribles incantations intermédiaires qui se mêlent avec une étrange bizarrerie à la musique originale de Hanns Eisler, qui est jouée dans de petits intermèdes saccadés au début de quelques scènes par la voix des comédiens et le son des instruments.

Cette violence se révèle aussi dans l’intériorité des personnages et notamment dans la figure quasi-cosmologique de Galilée, sur laquelle le metteur en scène surenchérit des relents de tragédies de telle sorte que ses yeux sont de plus en plus rougis par le sang, effet qui n’est pas sans nous rappeler le personnage d’Oedipe, qui contrairement à Galilée, ne voit pas la vérité alors qu’elle est devant lui, indubitable, et qu’il refuse de l’envisager malgré les exhortations de Tirésias. Ce parallèle établi subtilement par le metteur en scène entre Galilée et Oedipe a pour effet d’envelopper d’une tragique profondeur les enjeux de la pièce et d’interpréter la très grande souffrance qu’il en résulta pour Galilée de se soumettre à des gens aveuglés par leurs certitudes (L’Inquisition).

La mise en scène ainsi use d’effets d’une diversité accablante qui a pour conséquence de montrer les personnages dans leur intimité notamment Galilée avec ses disciples qui n’ont de cesse de s’opposer à un monde feutré et figé qu’ils défient avec courage. A certains égard, la mise en scène use aussi d’une très grande violence et ce pour montrer avec une beauté redoublée par la peur qu’elle suscite, ce que c’est que le combat à mener pour définir une nouvelle science dans un pays largement dominé par des ecclésiastiques. L’acmé de cette représentation cosmographique apparaît de manière flamboyante au moment où Galilée est enfermé dans une petite cage où des étoiles scintillent, comme si au sein de cette prison étoilée, il était condamné à garder ses théories « fumeuses » pour lui seul, et c’est là les termes de son abjuration forcée.

Les comédiens enfin jouent et nous dévoilent chacun des personnages avec un talent incontestable ; l’ensemble forme un groupe capable d’affronter la pièce sans embûches et de faire le vrai travail du comédien en termes brechtien ; c’est à dire susciter chez le spectateur une émotion capable de se transformer en prise de conscience pour amener à une réflexion politique. Cette émanation est aussi provoquée par une sorte de burlesque, à l’oeuvre avec une rare finesse dans l’exécution du spectacle, notamment lorsqu’il est question de figurer des expériences scientifiques.

Cette représentation est ainsi digne de l’axiome d’un théâtre germanophone contemporain, plein d’originalité et de prouesses dans l’exécution scénique et dans la conception dramaturgique. Armin Petras signe là en effet avec sa troupe de Stuttgart, une performance sulfureuse qui transmet avec une tranquille vivacité, l’avènement d’une révolution scientifique qui augure les bouleversements progressifs d’un monde qui se libère peu à peu du joug infâme de la religion.

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