Piotr Skiba

Le Procès d’après Franz Kafka, une création de Krystian Lupa

Fascinantes études de K.

Le metteur en scène polonais Krystian Lupa dévoilait au public français sa dernière création très attendue « Le Procès » en ouverture du festival « Printemps des comédiens » à Montpellier les 1 et 2 juin dernier.

« Le Procès » s’ouvre – après un bref mais éclatant prologue faisant référence à son précédent spectacle « Place des héros »  [vous pouvez retrouver l’entretien de Sarah sur la radio l’écho des planches avec Krystian Lupa réalisé lors de l’édition 2016 du Festival d’Avignon] – par une scène qui n’existe pas dans le roman de Kafka : Mme Grubach regarde un débat politique à la télévision polonaise… Quand K., tiré à quatre épingles dans son imperméable noir, rejoint sa logeuse, tous deux semblent de minuscules insectes dans cet espace immensément vide. Les silences qui entrecoupent leur conversation décousue installent un espace temporel hypnotique qui ne cessera de se déployer jusqu’au vertige. Ainsi, le cadre et l’atmosphère de cette adaptation du Procès par Krystian Lupa sont posés. Commence alors une odyssée de cinq heures, nous plongeant à la fois dans le chef d’œuvre de Kafka, dans l’existence du romancier et dans celle de Krystian Lupa : l’artiste et même l’homme, avant tout. Cette fable métaphysique écrite par un Franz Kafka aux prises avec des questionnements existentiels, a été contaminée par les inquiétudes et la révolte du metteur en scène polonais vis-à-vis de son gouvernement tenu depuis 2015 d’une main de fer autoritariste par le PiS (« Droit et Justice » en français). La pièce fait souvent allusion par images et métaphores ou même parfois directement par Lupa lui-même – qui, caché en régie, commente à l’aide d’un micro certaines scènes – aux événements provoqués par la nomination en 2016 d’un nouveau directeur proche du pouvoir à la tête du Teatr Polski de Wroclaw, et qui ont conduit le metteur en scène à interrompre la création du Procès, puis à démissionner. Ce Procès peut aussi se lire comme celui des comédiens de la troupe à l’encontre de l’établissement de Wroclaw : beaucoup en effet ont été licenciés, suite à leur fronde contre la nouvelle direction profondément conservatrice et populiste, miroir de toute la politique polonaise actuelle. C’est en définitive au Nowy Teatr de Varsovie dirigé par Krzysztof Warlikowski qu’a eu lieu la première du Procès en novembre 2017, soit un an après le début des premières répétitions. C’est à Montpellier le 1er juin, en lever de rideau du « Printemps des comédiens », festival dirigé par Jean Varela, qu’était donnée la première française. Autant dire que pour les fervents admirateurs du maître polonais, l’attente était grande et la tension à son comble.

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© Magda Hueckel for « Proces »/Krystiana Lupy ( Nowy Teatr)

Krystian Lupa – également plasticien- scénographe- – a imaginé pour ce Procès un plateau somptueux, aux parois patinées de tons vert-de-gris : ce cube sombre percé par trois portes et une unique fenêtre, a été envisagé comme une matrice accueillant les changements de décors des différentes scènes, grâce à des surimpressions en vidéo. Des tableaux à la beauté plastique sublime qui sculptent les personnages en des apparitions spectrales. Un espace aménagé en fond de scène crée un hors-champ, qui tamisé d’un tulle, trouble la perception de scènes dont l’action filmée en direct est projetée sur un écran. « Le Procès » offre en effet différents niveaux et espaces de jeux : ce qui se joue à l’avant-scène comme ce qui se joue à l’arrière, et même à l’extérieur via des séquences filmées. Cette démultiplication spatiale ajoutée à une narration à la chronologie bousculée par des flashbacks et une scène fictive à l’intérieur du récit écrite par Lupa, rend compte de personnages perdus qui se cognent sans cesse à l’absurdité du réel et voient leur liberté individuelle étreinte. Ces personnages, ce sont Joseph K., Franz Kafka, Krystian Lupa, les comédiens, nous. « La public » comme le dit le metteur en scène depuis la régie (le mot « public » est du genre féminin en polonais !) Le propos de la pièce est densifié par des couches successives de lisibilités. Ainsi, le personnage du roman renommé ici Franz K. a été dédoublé. Il est interprété par deux acteurs au même physique filiforme : Marcin Pempus et Andrzej Klak. Ces deux entités du héros, l’une sociale et l’autre intime, l’une petite-bourgeoise, l’autre sexuelle, sont aussi le reflet de la personnalité multiple de Kafka lui-même, comme le montre la scène de psychodrame amoureux qui le confronte à sa fiancée Felice Bauer et le projette ainsi au cœur d’un autre procès, personnel celui-là. Krystian Lupa a rempli les pages blanches du roman posthume et inachevé de l’écrivain pragois avec une séquence qui vient torpiller la narration de la pièce. Cet « apocryphe » imaginé et nourri par les improvisations des acteurs est censé éclairer l’état psychologique de l’auteur au moment de l’écriture du Procès. Hélas, ce passage d’une longueur difficilement supportable et aux dialogues explicites finit par plonger l’attention du spectateur dans la torpeur. La scène se terminera par une mise à nu collective – au sens propre – dont la finalité laisse perplexe. En dépit de cette réserve, le spectacle fiévreux conduit le spectateur de l’autre côté du miroir : une région instable, obscure, empreinte de sexualité et réellement suffocante, dans laquelle le héros apparaît impuissant, dépossédé de son libre-arbitre. Les scènes érotiques successives entre K. et Mademoiselle Bürstner, puis la femme du greffier et enfin Lenka semblent sorties d’un rêve. Leurs voix susurrées et amplifiées par la sonorisation et leurs corps distordus par des attitudes étranges et une gestuelle inhabituellement lente, contribuent à une impression prégnante de malaise et de peur diffuse que le metteur en scène fait entrechoquer avec une réalité très actuelle. On ne peut que penser – en voyant face à nous les accusés et condamnés exsangues, attendre leur procès, un ruban adhésif noir collé sur leur bouche – à ces comédiens manifestant contre l’arrivée de Cezary Morawski, l’actuel directeur du Teatr Polski. « Mes copains », énoncera en français Krystian Lupa, parmi ses nombreuses interventions qui tendent cependant à être un peu trop envahissantes. On ne peut pas ne pas deviner derrière le(s) personnage(s) de K. celui d’un autre K., ne serait-ce que par les autocitations de ses précédents spectacles. Et par cette transposition délicate du personnage de l’oncle dans le roman kafkaïen en personnage féminin dans la pièce lupienne : une tante dont le prénom aux délicieuses réminiscences proustiennes d’Albertine rappelle aussi celui de la tante de l’artiste polonais, Florentine. Après la scène finale dans la cathédrale, où le prêtre conte à K. la célèbre parabole devant la Loi, le spectacle n’ira pas plus loin, laissant au spectateur le soin d’imaginer une fin qu’il connaît ou du moins pressent. « Vous connaissez la suite » nous dit Lupa, comme un pied de nez nous étant directement adressé. La religion, l’amour, le couple, le travail, la société, l’art : rien ni personne ne viendra sauver l’Homme qui reste seul, portant sa propre culpabilité. Et quand les 17 comédiens s’avancent vers nous pour saluer, il nous est difficile d’émerger de cette apnée théâtrale, comme au sortir d’un rêve collectif. À moins qu’il ne s’agisse de notre propre réalité…

Sarah Authesserre (Journaliste à L’écho des planches qui nous offre à publier ce très bel article sur notre blog)

« Le Procès » d’après Franz Kafka, m.e.s. : Krystian Lupa, les 1er et 2 juin 2018 à Montpellier dans le cadre du « Printemps des comédiens » puis du 20 au 20 septembre 2018 au théâtre de l’Odéon, dans le cadre du « Festival d’Automne » à Paris