Retour sur la pièce Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge au Théâtre National Populaire de Villeurbanne jouée en mars 2026, d’après l’œuvre d’Imre Kertész et les improvisations des interprètes, conception et mise en scène Margaux Eskenazi, traduction Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai,
et réflexion autour de l’ouvrage de Kertész l’Holocauste comme culture.
C’est dans une très belle mise en scène que Margaux Eskenazi s’empare de l’œuvre du romancier, traducteur et autobiographe hongrois Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002 et survivant des camps de concentration Auschwitz et Buchenwald. Déporté en 1944 à l’âge de 15 ans, cette expérience traumatisante ne le quittera plus, et l’écriture, dans sa dimension cathartique tentera de rendre compte des pensées, souvenirs et blessures issues d’une adolescence brisée par un voyage dont on ne revient pas vraiment. Un être protéiforme, telle est l’œuvre de Kertész qui mêle fiction et réalité – et là encore, de quelle réalité parle-t-on ? Celle vécue par un adolescent dans les camps nazis ? Celle d’un adulte dont la vie se dérobe, s’enroule et se déroule dans un pays qui porte en lui les crimes de la guerre, du racisme et de l’antisémitisme ? Celle d’un homme amoureux, tombé dans le giron rassurant d’une femme-miroir ? Les blessures se partagent et les souvenirs se disloquent, le rire fait aussi son apparition – on rigole même beaucoup, des fantômes hantent le plateau, les comédiennes et comédiens vont endosser divers rôles avec beaucoup de soin et de justesse, jusqu’à témoigner de leur propre histoire.
La pièce débute un soir de shabbat, nous sommes à table avec la famille de Rosa, notre protagoniste principale, metteuse en scène travaillant sur son nouveau spectacle. Sa mère trône sur un bout de table, et le père n’est plus là. Les membres de la famille semblent bien s’entendre malgré des querelles récurrentes et des personnalités très différentes. Au milieu de tout ça, Rosa part dans ses songes, elle est un peu « dans la lune » à certains moments. C’est aussi parce qu’elle est persuadée d’être habitée par un dibbouk – esprit malin d’un défunt qui hante un vivant dans la mythologie juive et kabbalisitique. Et d’ailleurs le voilà qui arrive son dibbouk… Il s’appelle Imre. Imre Kertész. Oui en personne. Il va rester là au plateau et commenter tout ce qui se passe, parfois d’un air las et suffisant, d’autre fois avec beaucoup de recul sur son vécu voire carrément blagueur. Rosa va discuter avec lui dans des sortes d’apartés qui construisent une réalité parallèle aux scènes de famille qui se déroulent sous nos yeux.

Le dispositif scénique permet un va et vient entre différentes époques, suggéré parfois par une simple projection sur une toile transparente. © Loïc Nys
Ainsi la pièce est une imbrication de scènes où la parole prend beaucoup de place, et où un dialogue peut par exemple amener les protagonistes à « s’extraire » de la trame narrative de base pour s’exprimer face au public, en direct avec nous. La distance avec le public est complètement cassée et revisitée, on passe de moments très drôles où on se sent proches des personnages à des scènes qui reviennent aux sources des textes de Kertész. Le dispositif scénique est ingénieux. Des bureaux se déplacent sur des rails et, selon leur position, ils peuvent être mis bout à bout pour créer une grande table, un bar, une estrade ; séparés ils deviennent des pièces, un studio, un lit…

Là encore la polymorphie de ces objets fait écho à la polymorphie des personnages et des textes de Kertész qui sont tour à tour invoqués. On voyage en Hongrie sur les traces d’Imre et de l’Holocauste, on se retrouve à une conférence de linguistique dans une quelconque université contemporaine ou dans la rue lors de l’insurrection de Budapest de 1956 contre le régime autoritaire communiste alors en vigueur à l’époque.
Effectivement, la particularité de cette pièce est qu’à chaque scène, un écho est fait au passé puis au présent, nous plaçant en tant que public dans un espace mémoriel continuel, comme immergé dans un flux de pensées constantes. Ça foisonne d’images et de références, le tout entrecoupé de lectures et de témoignages. Aussi autant que d’évoquer la mémoire et l’œuvre de Kertész, il semblerait que jaillit la question de l’identité. L’identité juive, celle de la metteuse en scène qui cherche à comprendre ses racines et l’environnement dans lequel elle a grandi, mais pas que, car à travers un discours pluriel nous sommes invités à réfléchir à notre propre rapport à l’être, au présent et à l’actualité. Dans une démarche décoloniale, Margaux Eskenazi interroge le poids qui accompagne cette notion d’identité à l’heure où des atrocités sont commises au Proche-Orient. Ce qui est également frappant est la finesse avec laquelle chaque sujet portant sur la politique et la société est amené, nous poussant à forger une réflexion plus profonde sur la conscience collective des crimes contre l’humanité. C’est dans son ouvrage l’Holocauste comme culture, que Kertész écrit :
« Je le répète : l’Holocauste est une expérience universelle – et, à travers l’Holocauste, le judaïsme est aujourd’hui une expérience universelle renouvelée. […] Le judaïsme comme expérience universelle a dû acquérir un savoir douloureux qui fait désormais partie intégrante de la conscience européenne, occidentale, du moins tant que cette conscience est ce qu’elle est, à savoir une conscience de l’éthique fondée sur l’éthique de la connaissance. […] » Imre Kertész, L’Holocauste comme culture, chapitre « Ombre profonde », Actes Sud, p.59
Ainsi les crimes d’une telle ampleur viennent bouleverser une part intégrante de ce qu’on appelle notre humanité, et par là ce qu’on met derrière notre identité. Il faut avoir conscience que l’éthique, entendue comme la conception morale des choses, est fondée sur ce qu’on apprend de ce qu’il s’est passé. Dans une perspective décoloniale alors, la conscience morale est indissociable de cette notion de connaissance. Et pour acquérir de la connaissance il faut de l’expérience, au sens où il faut aller chercher des preuves, des traces, des images, des passages, des mots et des récits. Consigner, documenter, ne pas oublier. C’est peut-être en quelque sorte le fil rouge de la Femme chauve en peignoir rouge, partir à la recherche de ces traces et nous les exposer avec autant de mode d’expression que possible.
C’est aussi la thématique du lien qui est abordée à travers la mise en scène d’une famille dont les membres ne partagent pas les mêmes points de vue sur tout un tas de questions. On sent beaucoup de bienveillance et d’amusement entre les acteurs et les actrices, qui incarnent parfaitement leurs rôles, et qui se laissent aussi aller dans des improvisations où ils ont toute la liberté de s’exprimer. En effet les dialogues sont très vivants, fluides et d’un naturel déconcertant, on se sent complètement embarqué dans la narration et on ne voit pas passer les heures.

« Il y a vingt ou trente ans, j’aurais considéré que la question de savoir pour qui j’écris était la plus fallacieuse qui fût. Pour moi, naturellement – aurait été en substance ma réponse, et elle l’est toujours. Mais aujourd’hui je suis enclin à admettre que les autres, mon environnement nommé société, ont joué un rôle dans la création de cette entité que j’appelle « moi-même ». Donc, je suis, au moins en partie, prisonnier de mon environnement et cela laisse sans aucun doute des traces dans mes productions intellectuelles. » Imre Kertész, L’Holocauste comme culture, chapitre « La liberté d’être soi », Actes Sud, p.236
De part cette considération de Kertész, on voit que l’identité personnelle dans son œuvre est indissociable de ce moi en société qu’on porte (ou qu’on traîne) partout avec nous. Évidemment, on écrit pour nous et cet acte permet d’enrichir son monde intérieur en extériorisant ses émotions, en créant des ponts avec ses souvenirs. En somme on se raconte sa propre histoire pour donner du relief à sa mémoire, que les évènements prennent sens et s’ancrent dans le temps. Or pour lui, on n’est jamais totalement seul face à la page, et plus largement face à n’importe quelle création artistique, toujours les autres nous influencent et la société dans laquelle on vit forge nos sentiments. Il n’y aurait aucun doute là dessus. Cette idée rejoint la vision d’un sujet affecté par l’environnement social et politique dans lequel lui, ses ancêtres ou les futures générations vont grandir. Sans entrer dans une vision pathologique ou déterministe, il peut être intéressant d’invoquer l’idée qu’en grandissant dans un régime oppressif, autoritaire, en terre colonisée ou sous une dictature, une influence oppressive et inconsciente est en jeu dans la construction de son identité profonde. Cela rejoint les théories du penseur et psychiatre Frantz Fanon dans son analyse des effets de la colonisation sur les sujets colonisés : « Fanon faisait également valoir que la vie de la colonie n’était pas seulement faite de pulsions et de tensions, de troubles psychosomatiques et mentaux – une vie nerveuse, sur le qui-vive – mais encore que le potentat colonial était sous-tendu par deux logiques contradictoires qui, mises ensemble, avaient pour effet d’annuler purement et simplement la possibilité d’émergence d’un sujet autonome dans les conditions coloniales. »1
Partant de cette immense collection de mots et d’extraits de vie, Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge nous plonge dans toute cette complexité avec beaucoup d’intelligence et de poésie, il est même difficile d’évoquer tous les sujets abordés dans cette pièce tant elle est dense. Le résultat est très beau, vivant, actuel, on aurait envie de rester et d’écouter les acteurs et actrices dans un moment qui s’étire encore et encore, le temps d’une longue nuit faite de lectures, de rires et de questionnements intimes sur notre rapport au monde et à soi.
Eléonore Kolar
Traduction Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai
Conception, adaptation et mise en scène Margaux Eskenazi
Production La Compagnie Nova
Avec Armelle Abibou, Michaen Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz,
Guitare, chant et direction des chœurs Malik Soarès
Basé sur des extraits des œuvres d’Imre Kertész : Être sans destin, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Le Refus, Dossier K., Le Chercheur de traces, Un autre, Journal de galère, L’Holocauste comme culture.
- Mbembe, A. (2007). De la scène coloniale chez Frantz Fanon. Rue Descartes, 58(4), 37-55. https://doi.org/10.3917/rdes.058.0037. ↩︎
