Mort je serais devenu nécessaire de et avec Bertrand Valadour

par Compagnie Les enfants d’Ernest

A 13h15 au théâtre des Barriques, jusqu’au 30 juillet

Etre vide, être moderne…

Seul en scène, le comédien Bertrand Valadour joue Mort je serais devenu nécessaire, dans lequel il incarne Pierre Sillon, un député parisien. À travers ses désillusions, sa soif inextinguible de gloire, servi par un texte intelligent, le spectacle dépeint un monde en déliquescence où règnent les apparences et la vanité des hommes.

Pierre Sillon est en effet l’incarnation même de la réussite professionnelle, de ce microcosme parisien qui semble être favorisé par le destin. Alors qu’il rentre d’un voyage humanitaire organisé pendant les congés estivaux de l’Assemblée nationale, sa femme lui laisse un message sur son téléphone, annonçant qu’elle le quitte. Il choisit alors de passer une heure dans son bureau, seul, avec une bouteille de whisky. Le dispositif scénique serait plutôt minimaliste, avec des sons et des voix pour accompagner le récit, mettant en valeur la profondeur du texte. Les mots extrêmement bien choisis convoquent l’imaginaire du spectateur en donnant vie aux autres personnages ou à des épisodes de la vie de Pierre Sillon, comme des ombres du passé.

mort devenui necessaire

Bertrand Valadour parvient à apporter de l’épaisseur à son personnage, cristallisant toutes les ambiguïtés propres à notre société dite moderne. Ce n’est pas seulement un politique arriviste et odieux, mais il a aussi ses failles comme le révèle ce moment d’introspection. Le jeu du comédien montre en effet habilement ce mélange de calcul, de naïveté, de rouerie, et aussi de besoin de reconnaissance dont parle Axel Honneth, qui animent le personnage, égaré parmi les hommes et les fantômes du passé, aveuglé enfin par son nombrilisme.

A travers cette histoire individuelle, le comédien dépeint une société instable, inquiétante, un monde de la post-vérité où les affects priment sur les faits. Pierre Sillon est l’exemple paradigmatique de l’homme soumis à ses passions, coupable d’hybris, et ne possédant aucun libre-arbitre, aveuglé par la recherche de la gloire et de reconnaissance. Spinoza dit justement : « On ne désire pas les choses parce qu’elles sont belles, mais c’est parce qu’on les désire qu’elles sont belles. » La gémellité entre théâtre et politique fait immédiatement penser à Richard III dans cette soif d’ambition, cette recherche permanente de la faille pour réussir et séduire, avec le regret du personnage de ne pas avoir été pris otage, ce qui lui aurait valu de passer pour un héros.

Pierre Sillon est pourtant touchant sous certains aspects. La rupture sentimentale, par un lâche message est la raison de son épanchement, le temps d‘une nuit. Il boit pour calmer sa colère mais peut-être également parce qu’il est usé par les désillusions, pour apaiser sa solitude. Avec sa haute silhouette, son physique de beau gosse semblable à notre président et conforme aux canons esthétiques de notre époque, le regard un peu perdu qui s’illumine dans les rêves de grandeur, Bertrand Valadour incarne avec une grande justesse un personnage qui cherche vainement un sens à sa vie dans un monde d’une grande vacuité, le condamnant à être un exilé parmi ses semblables, une bête égarée. En lui donnant une certaine humanité, il devient un miroir de nous-même, ce qui est renforcé par le jeu du comédien qui créé un lien presque charnel avec le spectateur que renforce le cadre intimiste des petites salles où on sent jusqu’au moindre tressaillement sous la peau du comédien.

Le spectacle montre finalement que ce personnage n’est que le produit de notre époque dont nous avons perdu la sagesse millénaire, nous rendant incapables de trouver une place dans le cosmos. Dés lors, nous sommes incapables de philosopher, soumis à la dictature de l’instant présent et aux apparences. On ne saurait donc que conseiller Mort je serais devenu nécessaire d’une intelligence profonde, avec un comédien talentueux qui mérite d’être mieux connu.

David Pauget

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