Croissance Reviens dans une mise en scène d’Aurélien Ambach Albertini

Par la Compagnie Triple AAA
Une satire corrosive d’une drôlerie féroce
Très drôle, parfois provocateur, Croissance Reviens ! ne fait en rien rire sur des choses superficielles. Fort d’un texte intelligent, ce spectacle savamment rythmé et interactif, sans aucune lourdeur, constitue une satire féroce et hilarante de notre société. « Croissance Reviens ! » s’amuse des dérives de notre société capitaliste, ultralibérale, où l’argent est devenu une véritable religion, avec la sacro-sainte croissance comme seul horizon. S’éloignant de la sempiternelle critique moralisatrice de la société de consommation, du « prêchi-prêcha » insupportable, la compagnie Triple AAA fait le choix de la dérision, invitant les spectateurs à communier, à chanter et à vénérer le Dieu Argent.
La mise en scène déjantée signée Aurélien Ambach Albertini fait du spectacle une véritable messe façon show à l’américaine dans laquelle émerge un homme providentiel : la figure du « PAP’40 de l’Eglise de la Très Sainte Consommation », une sorte de gourou brillamment interprété par Alessandro Di Giuseppe. Peut-être l’avez-vous déjà croisé dans les rues, affublé d’une soutane noire, d’un pendentif en or à la gloire de l’euro. À lui seul, il cristallise toute la vacuité de notre monde, pour mieux le tourner en ridicule. Alessandro Di Giuseppe était d’ailleurs candidat aux élections législatives 2012 dans le Nord et à l’élection municipale de Lille en 2014, toujours dans le même style, sans leçon de morale, avec beaucoup d’humour. Un bouffon au sens noble du terme, comme il le revendique, de la même manière que La Boétie lorsqu’il dit : « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ». Pas si insolite que cela en fin de compte.

croissance reviens

Les spectateurs de « Croissance Reviens ! » sont d’ailleurs invités à éteindre leur esprit critique, à sortir leurs téléphones, et à obéir bêtement au triptyque quasi-totalitaire « travaille, obéis, consomme ». Par une classification socio-culturelle spatiale, les riches sont invités à rejoindre le premier rang (avec leurs femmes-objets) et en une totale inversion des valeurs, ils sont présentés comme les victimes de ce monde déliquescent. Figés dans une bulle qui les protège, ils vouent aux gémonies les bobos, les décroissants, les gauchos-écolos, et stigmatisent les assistés (pauvres, étrangers, handicapés), évidemment au fond de la salle. Prière à eux de nettoyer la salle à la fin, car il faut « travailler plus pour consommer plus ».
Si l’on rit pendant un peu plus d’une heure, il serait donc malhonnête d’y voir seulement un propos léger. Ce « One-Messe-Show » offre une plongée délirante dans la novlangue économique, faisant écho au roman 1984 de George Orwell. Cette langue hilarante, où l’économique règne, est aussi montrée comme un formidable outil de propagande, qui permet de faire taire la critique en simplifiant et en supprimant le vocabulaire de la contestation. Nul besoin pour le PAP’40, le fils du Capital, de nous évangéliser, tant nous récitons quotidiennement bêtement le discours dominant. C’est alors avec un plaisir savoureux que l’on récite l’homélie « Amen ton pèze ».
Le rire du spectateur est finalement censé réveiller son esprit critique, mettre fin à l’anesthésie des consciences en le mettant face à l’absurdité du monde : une austérité quotidienne, dont les vainqueurs sont des chantres de la productivité, faisant fi du bien-être individuel et de la cohésion sociale. Loin d’être un cri de désespoir, le rire devient un éclat de vérité, un rire subversif et hérétique au regard du discours de la doxa porté par la figure du « PAP’40 de l’Église de la Très Sainte Consommation », ouvrant par-là la possibilité d’un renversement de l’ordre social et politique injuste.
D’un humour fracassant et critique, « Croissance reviens ! » est donc à la fois un spectacle (grossièrement) drôle, réflexif, une satire mordante de notre société, qu’on ne peut que conseiller. Alors rions tant que nous le pouvons, car c’est la preuve que nous ne sommes pas encore totalement aliénés.
David Pauget

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