Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire avec Joël Lokossou dans une mise en scène de Renaud Lescuyer au centre européen de Poésie à 19h30

La voix révoltée du poète et sa grandeur d’âme, son engagement pour l’égalité des droits sont exprimés dans ce texte majestueux à la modernité et à l’ardeur cinglante. L’interprétation par le comédien lui donne un corps véritable et un souffle plein d’ardeur et de beauté. La mise en scène est d’une rare violence et le comédien a su parfaitement prendre corps avec le texte même, et montrer combien il est empreint de sagesse et de poésie. La mise en scène joue avec un environnement sonore et lumineux assez troublant, qui rend d’autant plus grande la sincérité de la parole , et la donne à entendre avec des nuances qui nous révèlent sa profondeur, à tel point que cette parole devient une arme. Le public se trouve face aux mêmes interrogations, aux mêmes contradictions de l’histoire humaine. Le jeu même du comédien nous fait prendre part à son plaidoyer, il y a un véritable échange, une harmonie céleste entre le comédien et son public, qui ne faiblit à aucun instant et qui nous tient en haleine pendant un temps, où immobile et pétrifié, nous assistons à la naissance d’une conscience libre et indépendante.

La musicalité de ce texte, ses aspirations syntaxiques et son lyrisme particulièrement tranchant sont exprimés par une expression crue et violente des sentiments pour défaire les préjugés difformes comme la pratique du cannibalisme qui est donnée à entendre par rapport à toute l’histoire de la domination coloniale, et appelle à une véritable remise en cause de l’homme blanc. Cette mise en scène résulte d’une véritable réflexion et d’un travail approfondi sur le jeu pour en faire une parole spontanée et dont la source est le corps même du comédien. Il y a une sensible évolution dans l’habillement du comédien, qui vêtu comme un riche colon au commencement de la pièce, abandonne peu à peu ses vêtements, se dépouille de toutes ses vanités, et retrouve sur son torse nu et sa peau halé par le soleil, le doux sable de sa terre qui le caresse affectueusement et qu’il sort de sa valise comme la seule chose à laquelle il lui est possible d’aspirer.

Cette Terre rougie par le sang du meurtre et de la conquête, il la tient entre ses mains comme un globe terrestre taché de sang, signe apocalyptique de la violence du monde et de l’horreur du passé, que le spetacteur peut ainsi se représenter. Il y a une superbe ekphrasis dans la représentation de ce globe, qui augmente encore davantage l’intensité du texte, et nous donne à entendre et à reconnaître avec un peu plus d’indignation, l’étendue de la blessure infligée aux peuples colonisés et la grandeur et le gouffre de cette plaie toujours béante et vive, qui n’a pas de remède et qui est condamnée à le rester. C’est pour cela qu’il faut oublier et pardonner, envoyer rouler le globe rouge en tant qu’objet derrière soi dans l’image même donnée par ce lumineux travail.

Chaque signe dans la mise en scène procède d’une recherche sur la signification d’un symbole, le globe rouge en est le plus saillant, comme symbole de la domination et l’ignition totale de l’histoire où le sang est resté prégnant contre la poésie de l’homme même. Cette œuvre répond à l’arme des crimes par l’arme de la parole, et la confiance d’un homme, le poète, qui croit à la grandeur et à la puissance de son peuple. L’ensemble est interprété avec une voix aigrie et pleine de ressentiment, un cri de colère qui porte le nom d’espoir, un cri d’amour qui porte le nom de la réconciliation et qui appelle à une vie plus sereine et plus belle.

Ce cahier d’un retour au pays natal, si il est une œuvre dénonciatrice, est aussi une affirmation de l’homme noir, et dénonce les abus et la violence de l’histoire. L’interprétation du comédien est grandiose et sa douleur se transforme en une étrange révolte, révolte dans le corps, qui bien que supplicié, n’en n’est pas moins un être humain. Cette représentation est donc en un mot, un moment au cours duquel le temps se suspend et où cette voix perce les affres de notre incontinence, et nous livre avec stupeur, le récit de notre turpitude.

 

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