Le Merlan Marseille

Ecouter, Voir par Romain Bertet – Cie l’Oeil Ivre

Vu dans le cadre du Festival de danse contemporaine [La Plateforme / Cie Samuel Mathieu]

Une magique machinerie

Lors du Festival de danse contemporaine le NeufNeuf, Romain Bertet et la Cie l’œil Ivre présentait à Cugnaux sa dernière création, Ecouter, Voir. Dans la bible du spectacle, on peut lire ceci :  » Point de départ : il n’y a pas de musique sans son et il n’y a pas de sons sans geste. […] Écoutons donc le geste, et regardons le son « . Au premier abord, on ne comprend qu’abstraitement ces invitations. Ecouter un geste ? Voir un son ? Qu’est-ce ça représente ?

Tout d’abord, ça représente un plateau surélevé, composé de grandes trappes qui chacune ouvrent un petit univers, à peine déployé qu’il s’efface instantanément sous nos yeux. Ce sont des interprètes qui vont jouer avec ce dispositif truffé de micros durant une heure, et surtout, un régisseur-musicien qui en direct tirera les ficelles sonores de tout ce tintamarre clair-obscur. Car ce que Romain Bertet (le chorégraphe) a recherché, c’est de créer un plateau sonore. Brouiller les pistes de notre perception, ou plutôt nous apprendre que nos cinq sens ne sont jamais mobilisés de manière isolée. Il n’y a pas de son sans geste. Oui, quand on y pense, l’action de réaliser un son part toujours d’un geste, d’un mouvement, chez l’être humain souvent, d’une intention. Si un musicien veut faire jouer les cordes de sa guitare, il devra avant tout chose mouvoir ses doigts ; le batteur soulève ses bras et ses coudes, utilise les muscles de ses jambes ; le verre se brise du fait de sa trajectoire… Et si on enlevait le son de tous ces gestes, pourrions-nous dire que nous n’avons plus que le geste du son ? Pourquoi pas. Un geste seul deviendrait alors un son. Le contraire est également possible : lorsqu’on entend le bruit que fait une assiette qui se pose sur une table, tout en étant dans la pièce d’à côté, on sait de quel geste il s’agit. Le son devient alors un geste dans notre imaginaire.

© Bartosz Łukaszonek

Partant de là, Ecouter, Voir, joue de cette ambiguïté. Marc Baron à la composition/improvisation musicale va recevoir tous les sons de ce qui se passe sur le plateau pour les retransmettre aux spectateurs, soit amplifiés, étouffés, superposés voire effacés. Ainsi le plateau devient un espace de mystification du son et du geste. Les danseurs évoluent là-dedans, ils apparaissent par les grandes trappes, y disparaissent, en sortent des objets divers et variés dont ils se servent pour créer des sortes de saynètes éphémères. La chorégraphie se substitue à des gestes fuyants, casque sur la tête un danseur se croit traqué et se cache derrière les portes soulevées des trappes qui évoquent alors une forêt ; la jupe qu’enfile une danseuse est silencieuse, tandis que la respiration d’une autre résonne de toutes parts. Petit à petit, le spectateur réalise que les actions comme écouter et voir sont imbriquées quand on est devant une représentation. On veut toujours pouvoir voir ce qu’on entend, entendre ce qu’on voit. Mais brouillés, nous sommes obligés de faire autrement. Complètement actifs, on se raconte nos propres histoires et on se régale de ces tout petits gestes qui de part l’amplification de leurs sons, deviennent énormes.

D’un point de vue plus méta-esthétique disons, la pièce présentée par Romain Bertet est très intéressante du point de vue du spectateur mais également sur la vision que l’on porte sur la musique et la place du musicien au sein de la création chorégraphique. En effet, notre compositeur-en-direct est situé comme nous face à la scène, mais entre les spectateurs et les danseurs. Par là, nous pouvons voir ce qu’il fait, il n’est pas relégué à l’arrière plan dans une régie classique, il attire l’œil avec toutes ces machines et la manière dont il les manipule. Finalement, le geste du son est là aussi : dans les magnétophones qui tournent, les doigts qui se posent sur les boutons. On se pose alors la question de la place des techniciens dans les œuvres de spectacle vivant : pourquoi la régie est cachée ? Discrète, l’aspect électronique est gommé, car oui on oublie que la danse ce ne sont pas que des corps purs. La lumière passe par des câbles et des projecteurs, les micros nous transmettent le son. Mise en arrière, la régie participe à la magie du spectacle, ou d’un point de vue péjoratif au mensonge de cette machinerie du plateau. Or, face à nous dans cette pièce, tous les éléments techniques mis à nus ne nous enlèvent pas moins d’émerveillement. En outre, elle ne nous donne pas plus les clefs de compréhension. Si on voit Marc Baron se dépêtrer avec ses outils, la magie opère tout de même.

Ecouter, Voir est dans un entre-deux : si la pièce expose quelque chose qui habituellement est caché au public, l’espace scénique est quand à lui une grosse boîte à secrets dont on ne sait rien des rouages. Sans cesse jouant entre la vue et l’ouïe, Ecouter, Voir se donne à comprendre finalement avec tous les sens et laisse notre imagination déborder au point de s’approprier l’oeuvre comme il nous plaît.

Eléonore Kolar.

Conception, chorégraphie et scénographie Romain Bertet. Danseurs Vivianne Balsiger, Sonia Delbost-Henry, Jérémy Paon. Composition musicale et régie son Marc Baron. Scénographie Barbu Bejan. Création lumière et régie générale Charles Périchaud. Production Cie L’Oeil Ivre. Co-Production Le Merlan scène nationale de Marseille, Théâtre en Dracénie – scène conventionnée de l’enfance et pour la danse, Théâtre Durance – scène conventionnée, Châteauvallon – Scène Nationale.