Hélène Cinque

Une chambre en Inde par Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie

Un méta-théâtre du fantasme

Chez Shakespeare : Cordélia, la fille préférée du roi Lear, choisit le silence quand on lui demande de dire l’ineffable. Chez Mnouchkine : Cordélia, membre de la troupe dirigée par le metteur en scène Lear, est chargée de reprendre le flambeau du spectacle en création au moment de la disparition de celui-ci, et donc de faire du théâtre c’est-à-dire, dire l’ineffable. Elle essaie alors désespérément d’échapper au destin de son nom, de dire les choses, de faire monter sur scène le monde, de trouver le thème à défendre.

Et Dieu sait combien sa mission est difficile : elle est chargée de monter le Mahabharata, l’épopée de la mythologie indienne. Or ce texte-fleuve englobe l’humanité toute entière : dès qu’on commence à chercher un peu, tous les sujets, tous les enjeux sont réunis, puisque ce texte touche à tout ce qui fait l’homme et la société, et donc intéresse le théâtre.

Nous voici alors dans une chambre en Inde, avec cette pauvre Cordélia, qui pour une nuit en vit mille et une, sans cesse réveillée : par les malheurs administratifs de la compagnie, gérée avec le décalage horaire par une absente Astrid dont les coups de téléphone rythment le spectacle, mais aussi et surtout par tous les fantasmes qui peuplent ses rêves et l’espace scénique. Car le principe de la mise en scène repose sur l’irruption de la scène mentale des rêves, cauchemars, fantasmes, peurs ou espoirs de Cordélia dans la chambre qui est constituée sous les yeux du public.

Crédit photo : Michèle Laurent

Ainsi, un contraste fort se dessine entre l’espace naturaliste, éclairé d’une lumière naturelle qui filtre par de vraies fenêtres, à taille réelle, meublé de manière réaliste au point qu’on en oublie presque le théâtre, et l’absurdité des situations dramaturgiques, jouées de manière outrée et caricaturale. Comme dans la vie, les rêves de Cordélia sont peuplés de tous les éléments de sa vie quotidienne, de tout ce qui la préoccupe, mais les situations dans lesquelles interagissent ces personnages sont parfaitement absurdes, illogiques, dans le domaine du jeu bien plus que dans celui du crédible. D’autant plus que ces personnages fictifs et fantasmés sortent souvent du Mahabharata, ou d’autres traditions de civilisations asiatiques : Ariane Mnouchkine continue de puiser dans l’Orient son inspiration, rendant hommage aux théâtres traditionnels japonais et indiens, par les costumes, le jeu, les références etc.

Nous sommes donc invités dans le processus mental de la création artistique et de toutes les interrogations que cela suppose. Suis-je légitime à faire de l’art ? Puisque je prends la parole dans un espace public, j’ai une certaine responsabilité, mais alors quelle cause porter au plateau et défendre ? Comment pourrait-on choisir une cause au-dessus d’une autre ? Le filon d’une réflexion méta-théâtrale est exploré et fixe le carcan général de la fantaisie qui se dessine à l’intérieur de ce cadre. Notre voyage dans cette rêverie autour du Mahabharata permet de traverser tous les thèmes et tous les sujets, mais avec une distanciation provoquée par la double-lecture et par le méta-théâtre : le terrorisme, l’écologie, l’impérialisme américain, la condition des femmes dans le Moyen-Orient, et bien d’autres sujets encore sont ainsi traités ou abordés dans la pièce. L’humour, le comique dans tous ses genres sont aussi d’autres moyens par lesquels la pièce créée de la distance avec son (ses !) sujets multiples.

On pourrait alors reprocher à la pièce de se perdre dans les méandres de son propre jeu, de se retrouver prise à son propre piège et de, finalement, tomber dans ce qu’elle critique justement, à savoir la difficulté de trouver une thèse à défendre dans le théâtre contemporain. En effet, le très grand nombre d’explorations menées durant ces 4 heures de spectacles parait suffire à montrer le manque de pertinence et de nécessité de certaines. Pourtant, c’est justement le cœur de ce qui est revendiqué ici : le droit à un théâtre pas toujours efficace, qui parfois se perd, fait des détours, est confus, est inutile et raté. Et quand on en arrive au tréfonds du désespoir, qu’on n’arrive pas à savoir quoi traiter, de quoi parler, qu’on est confronté à l’immensité de la tâche absurde de faire du théâtre qui parle du monde, alors arrivent Tchekhov, Shakespeare ou Chaplin, des références du monde occidental, des classiques, des textes de littérature. Dans un théâtre qui se perd, qui ne sait comment englober le monde qu’il cherche à traiter, la littérature panse les maux en donnant les mots.

Louise Rulh

Lien vers le générique du spectacle : https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/a-lire/generique-du-spectacle-4169