Mise en scène Julie Roux et Étienne Durot
Jouée le samedi 23 août à 18H00 pour la 8ème édition du Festival y’a Pas la mer à Toulon sur Arroux (Bourgogne).
Après une première représentation au stade de Foot de Gueugnon le 15 juin dernier, Roméo et Juliette jouait pour la seconde fois, cette fois sur le site du festival à Toulon sur Arroux entre rue, salle des fêtes, école et stade. Ce spectacle conçu en partie avec des comédiens amateurs (y compris des enfants) donne l’intégralité du texte et des personnages avec une distribution qui relève le drame shakespearien et lui donne une signification plus immédiate. Le public devient ainsi acteur du spectacle en étant floqué aux couleurs des deux familles rivales et en se déplaçant pour suivre leur guerre fratricide qui se termine par un recueillement final devant les cercueils des sacrifiés.
Le choix de transposer cet univers dans l’imaginaire du football permet d’en dévoiler un peu plus l’ardeur et la passion. Elle renvoie en même temps les Montaigu et les Capulet à leur responsabilité dès le départ dans la haine qui les oppose. Cette mise en scène rend plus prégnante cette haine en prenant continuellement à témoin le public ; en le déplaçant plusieurs fois par acte, le public devient la vraie présence de la Cité que le Prince prend à témoin à la fin de la pièce. La musique vient parfois combler tout ce que les mots ne peuvent dire et renforce l’intensité dramatique de la pièce en renvoyant chaque spectateur à sa propre expérience de recueillement et de réprobation. De la même façon, les tableaux s’égrainent avec les acteurs vers ce dénouement inéluctable en même temps que Roméo (Benjamin Wangermée ), Juliette (Sarah Horoks) et Frère Laurent (Yann Pompidou) cherchent à combattre la violence avec lucidité. Leur interprétation est un puissant mélange de trivialité et de gravité qui vient en contrepoint de la frénésie des autres personnages joués avec une veine plus bouffonesque comme la Nourrice interprétée par Frédéric Lapinsonnière ou encore Mercutio joué par (Elie Triffault). Inès Grosjean enfin campe un Tybalt inconscient et tapageur.
Tous les autres rôles sont joués par des comédiens amateurs qui donnent à voir une diction et une présence scénique implacables. Leur jeu n’est pas secondaire : il permet d’accentuer ce sentiment d’impuissance face au déchaînement des passions que les parenthèses enchantées entre Roméo et Juliette rendent plus tragiques encore. On sent dans leur jeu comme dans celui de toute la troupe un sentiment d’urgence permanent que les liens filiaux ne permettent plus d’apaiser. La mise en scène souligne sans cesse cette présence à vif de tous les personnages par les entrées rapides et déployées ou la présences de figurants qui en soutien aux comédiens viennent grossir les différentes rixes qui ponctuent la pièce et donner cette impression que tout le monde est sur le qui-vive.
Le refus de violence de Roméo qui veut renouer des liens et la résilience de Juliette sont parfaitement incarnés par les comédiens même si dans le déroulement des événements, la tragédie finit d’achever les personnages et leurs espoirs secrets de réconciliation. Il y a une tension très puissante dans l’interprétation des deux comédiens : Roméo et Juliette prouvent que la haine n’existe pas. Benjamin Wangermée et Sarah Horoks ne jouent pas dès lors le rôle d’amoureux innocents ou éplorés : ils réinventent la vérité, la lucidité et la joie de vivre. Quand tout s’emballe, leurs repentances, leurs douleurs et leurs désespoirs sont d’autant plus fortes que leurs séparations sont toujours dans la retenue et dans une tendre gravité qui rend hommage à cette pièce du répertoire sans jamais en caricaturer le propos ou en exagérer le drame.
La présence continuelle d’enfants tout au long de la pièce tend à souligner ce conflit de génération qui est à la base de la fable shakespearienne tout comme la tendance footballistique, qui, bien plus qu’un simple artefact, vient ajouter une forme d’irrationalité à ce conflit dont personne ne sait vraiment les tenants et les aboutissants. Cette disposition scénique accentue cette idée qu’il n’y a aucune règle, aucun arbitrage, aucune stratégie et cela est bien marqué dans certains passages plus extravagants où on perçoit un plaisir de jouer et d’offrir au public des morceaux de franches camaraderies ou des actions sanguinaires.
On reconnaît désormais la détermination du Collectif Y’a pas la mer et de la Compagnie Cipango à offrir une aventure théâtrale fondée sur le répertoire chaque année dans ce territoire rural à travers ce festival qui atteint sa huitième édition. Le public a assisté là à une grande mise en scène de théâtre populaire qui donne à découvrir cette pièce dépoussiérée de toutes velléités ou de toutes prétentions. Quelqu’un qui ne connaît pas du tout l’histoire et c’est le cas des jeunes enfants qui la découvrent pour la première fois, pourrait même croire à une issue heureuse tant la vitalité et l’énergie des acteurs offre tous les possibles.
Rien n’est joué d’avance, tout se joue sous nos yeux jusqu’à la nuit, et cette nuit qui tombe sur le stade est un hommage vibrant à tous ceux qui luttent contre les dogmatismes et les querelles vaines, à ceux qui aiment avant de penser à leur intérêt : l’interprétation par Sarah Horoks enfin a ceci de remarquable qu’elle rehausse la lutte de Juliette pour l’affirmation de soi. Elle parvient à transfigurer jusqu’à Roméo, le rassérénant de son étreinte fébrile, lui qui n’avait aucun but avant la rencontrer. Le désir de Juliette, ses sourires, ses doutes, sa révolte sont sans doute ce qu’il y a de plus certain dans le texte de Shakespeare quand tout le reste est incertain et louvoyant, ce spectacle nous le rappelle à chaque apparition de la comédienne.
Raf.
