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Tiago Rodrigues : tuer ou ne pas tuer, douter ou ne pas douter

Retour sur « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » de Tiago Rodrigues joué à Lyon au Théâtre du Point du Jour en nomade au Théâtre de la Croix Rousse le 7 février 2025. Pièce jouée en portugais et surtitrée en français.

Pièce politique et plus que d’actualité de Tiago Rodrigues créée en 2020 et d’une durée de 2h30, « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » met en scène l’histoire d’un clan familial antifasciste, du grand-père à la petite dernière entrée dans l’âge adulte. Si l’on peut dire que ce n’est pas une famille comme les autres, c’est qu’elle s’évertue à perpétuer une tradition meurtrière, celle de tuer des fascistes agissant dans leur pays. En effet, Catarina, ange parmi ses frères et sœurs et préférée de sa mère, a atteint l’âge fatidique où elle devra ôter la vie pour entrer dans la saga familiale. La pièce s’ouvre donc sur cette journée de fête et de recueillement, ce rite de passage qui fera de Catarina une héroïne.

Les acteurs et actrices sont affublés du même type de costume, une longue jupe sombre évoquant une tenue traditionnelle, jupe de moine ou robe de veuve, nous portant au départ à confusion quant à l’époque à laquelle nous sommes. Or, au bout d’une grande table disposée côté cour, un homme est assis et vêtu d’un complet bleu moderne. Après quelques discussions typiques des repas de famille sur le régime alimentaire d’une des filles ou encore le plat préféré de la grand-mère décédée, on comprend qu’on doit se situer à peu près à notre époque. De fil en aiguille et après un tour d’horizon des diverses personnalités qui constituent le clan – un fils hypersensible, une matriarche, un frère bon vivant, etc – la pièce commence à monter en joie et en tension à mesure que l’entrée en scène de Catarina se fait attendre… Quand soudain,

C’est elle ! Catarina, c’est elle. Est-ce elle qui éteindra le feu, les braises d’un pays qui dérive à nouveau vers des formes politiques extrêmes, intolérantes ? L’enfant prodige, poussée par ses pairs, poussée par ses frères, poussée par sa mère, est-ce bien elle ? C’est le grand jour, et notre homme en complet bleu doit mourir.

© Joseph Banderet

Le nœud de l’intrigue commence à se tordre lorsque le doute pointe chez Catarina. Confrontée à celui qu’elle doit tuer, au fond d’une belle maison et entourée d’une forêt où gisent dans la terre ancestrale les cadavres de députés et autres politicards d’extrême droite, elle doute. Comment est-ce possible de douter lorsque qu’on a été élevée dans ce but ? « Il y a des choses qui ne peuvent se faire qu’entre personnes partageant le même sang » disait sa mère quelques heures plus tôt. Et entourée des siens qui l’adulent, Catarina n’y parvient pas.

Posant alors la question de la légitimé de l’action directe incarnée par la mère qui a élevé sa famille à dessein de tuer « un fasciste tous les ans » contre le pendant réformiste ou militant incarné par Catarina, Tiago Rodrigues nous propose ici de prendre le temps d’écouter des points de vue sur les manières d’agir. Virulent, le long monologue de la mère prend position contre le vote inutile, la justice lente, pour la légitimé à employer la violence face à l’oppresseur qui nous y contraint par sa violence à lui. Cette longue diatribe prend place contre le gouvernement et sa complaisance quasi totale face aux discours haineux.

On pourrait reprocher à l’écriture et à la dramaturgie de manquer de subtilité sur ces évocations politiques et sociales, or le théâtre n’a pas uniquement vocation à être subtil et littéraire. Ici, le discours est clair, sans équivoque et nous pouvons même nous demander s’il arrivera de nouveau un temps où ces paroles ne pourront être entendues sur scène.


« Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? Comment écrire alors que tu es végète en dehors des élans qui déterminent ta vie ? Comment écrire dominé ? […] L’unique hurlement est en toi » Écrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau, 1997


Quant à Catarina, malgré sa haine, elle ne réussi pas à tuer. Elle sent qu’en appuyant sur la gâchette un fantôme glacial viendra la hanter : celui de la vengeance, fantôme que l’on croirait nous libérer, mais qui s’avère néfaste et non guérisseur. En outre, au centre de la scène se trouve une maison en lattes de bois laissant passer le jour. On perçoit une cuisine, un plafond d’où pendent des plantes vertes. Les cloisons amovibles de la cabane familiale servent à tisser la trame des actes en créant de nouveaux espaces durant la représentation, comme pour mieux nous faire comprendre qu’en bougeant leur maison – symbole du foyer au sens large – les membres du clan se racontent leur propre histoire. Ils aiment à s’identifier à ces meurtres, car plus que de servir un ordre moral et politique antifasciste, ils permettent de faire famille. Bien que la pièce n’aborde pas directement la question des liens familiaux et leur penchant sectaire dans cette situation, on entame tout de même une réflexion sur la force des liens dans un contexte de lutte et les raisons qui nous poussent à agir. Catarina, élevée pour tuer, parvient paradoxalement à abandonner cette conviction au moment fatidique. Elle se retire de la fable familiale, desserre ses liens. Finalement, cette force là est possible. On appellerait ça le courage, non pas de persévérer, mais de se retirer. Et en se retirant, pourquoi pas inventer d’autres formes d’être au monde ?

Ce paradoxe – entre tuer ou ne pas tuer, douter ou ne pas douter – ne sera pas dépassé à la fin de la pièce et ce n’est pas le but recherché. « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » n’incite pas spécifiquement à la révolte non plus, on assiste relativement impuissant à ce qui se joue sous nos yeux. Métaphore somme toute difficile de ce qui se trame dans les sociétés. Or pour faire poindre une touche d’espoir, l’on pourrait dire que l’écriture agit aussi comme piqûre de rappel et qu’il n’est jamais totalement vain de dire les choses.

Eléonore Kolar

Pour aller plus loin…

Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues
Avec : Isabel Abreu, Romeu Costa, António Fonseca, Beatriz Maia, Marco Mendonça, António Parra, Carolina Passos Sousa, João Vicente.
Collaboration artistique : Magda Bizarro
Scénographie : F. Ribeiro
Lumière : Nuno Meira
Costumes : José António Tenente
Création, design sonore, musique originale : Pedro Costa
Chef de chœur et arrangement vocal : João Henriques
Voix off : Cláudio de Castro, Nadezhda Bocharova, Paula Mora, Pedro Moldão
Conseillers en chorégraphie : Sofia Dias, Vítor Roriz
Conseiller technique en armes : David Chan Cordeiro
Traduction : Thomas Resendes (français)
Surtitrages : Patrícia Pimentel

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