Les comédies musicales au Festival d’Avignon OFF

A l’heure où le théâtre musical s’invite au Festival d’Avignon avec plus ou moins de succès (L’Amour vainqueur de Py par exemple), on se dit que le théâtre public a parfois à apprendre du théâtre privé, et le Festival d’Avignon du festival d’Avignon Off. Ainsi, en France la culture de la comédie musicale est liée à des réseaux de diffusion très différents des canaux traditionnels du théâtre public, et cela nous empêche parfois de croiser dans les salles labellisées du territoire des œuvres novatrices, intéressantes et profondes. Etat de fait à réinterroger ? Voici en tout cas un bref florilège des comédies musicales qu’on a pu apprécier au Festival d’Avignon OFF cette année.

COMEDIENS ! [de Raphaël Bancou, Eric Chantelauze, Samuel Sené par Nouvelle scène Prod, au théâtre de l’Oulle à 17h30

comédiens affiche off

Entrez dans les coulisses d’un spectacle juste avant le lever de rideau. Trois comédiens se préparent tant bien que mal à jouer le soir même leur pièce : malgré le fait que seule une moitié du décor soit arrivée, que l’un des comédiens soit un remplaçant qui n’a pas encore pu bien répéter, que l’auteur soit stressé par la première présentation de son œuvre à Paris… Ils essayent de faire face aux difficultés avec le courage des comédiens qui rêvent leur métier.

Il s’agit d’un spectacle – hommage à ce métier et à tout l’univers du théâtre –  au cours duquel on assiste à des répétitions, puis à sa première… Qui ne se passera bien sûr pas comme prévu.

L’intégration de la musique est ici complètement intra-diégétique, elle fait vivre les personnages qui répètent eux-mêmes une comédie musicale. Comme le spectacle est conçu comme un mille-feuille qui superpose plusieurs cadres narratifs en mise en abîme, la musique s’adapte à cette complexité et permet des liens entre les différentes strates de la narration.

Les comédiens sont justes, ils excellent à changer de registre entre les moments où ils “jouent qu’ils sont en train de jouer” et les moments où on en vient à oublier qu’ils jouent. La mise en abîme repose sur leur virtuosité en jeu qui leur permet de basculer sans cesse entre les différents registres de l’histoire. L’humour n’empêche pas de bâtir la tragédie qui s’annonce, et de nous entraîner malgré nous dans un univers brutalement commun, en opposition au lyrisme de la pièce répétée.

Un bijou d’écriture donc, qui nous emmène de manière très fine et pertinente dans les coulisses d’un théâtre.

EGO SYSTEM, le musée de votre existence [de Raphaël Callandreau, Cie la Servante coprod La Voix du Poulpe, au théâtre Au coin de la lune à 12h50] 

EGO SYSTEM

Ego System c’est une comédie musicale très originale, puisqu’elle repose sur quatre comédiens-chanteurs et… C’est tout. A capella, ils nous entraînent par leur impressionnante virtuosité vocale dans le voyage intérieur d’un homme lambda en pleine crise de la trentaine.

Le sujet lui-même est particulièrement original, puisque c’est par un voyage intérieur provoqué par la drogue que notre protagoniste se retrouve mis face à lui-même, son double jeune plein de rêves, son double professionnellement ambitieux, son double militant écologiste, son double amoureux au cœur brisé… Il s’agit ici de se mettre face à la complexité de vivre avec qui on est, qui on était, et qui on rêve d’être. Retrouver une unité, pour se tenir droit dans ses baskets, en accord entre les valeurs qu’on veut défendre et les ambitions de nos vies, trouver à être socialement liés les uns aux autres dans des rapports justes et humains.

Tous ces sujets, universels et profonds, sont traités ici dans une complète simplicité, voire nudité. Plateau nu, lumières simples, peu de costumes, simplement quatre corps et quatre voix dans un espace qu’ils construisent par l’imaginaire qu’ils convoquent. Et une création musicale d’une grande richesse qui permet aux quatre chanteurs de basculer entre théâtre et chant sans cesse, et de nous entraîner dans l’union intérieure pour mieux avancer dans la vie.

LE MALADE IMAGINAIRE EN LA MAJEUR [d’après Molière, une adaptation de Raphaël Callandreau, La comédie des 3 bornes Coprod Maedesrosiers / La Voix du Poulpe, au théâtre des Corps Saints à 14h45 

MALADE

Créée par le même auteur que Ego System, Le malade imaginaire est une version en comédie musicale du texte original de Molière. La comédie originale est retranscrite par les quatre comédiens qui interprètent tous les personnages, grâce à une ingénieuse mise en scène.

La création musicale vient faire rejaillir les caractères dépeints par Molière dès l’origine du texte. Accompagnés en direct par un pianiste, Simon Froget-Legendre (qui interprète également quatre personnages…), les comédiens portent le propos autant par les parties théâtralisées que dans les parties chantées. La parfaite comédie musicale à voir si vous aimez les classiques et si vous n’avez encore jamais trop eu l’occasion de découvrir l’univers du théâtre musical…

PIEZZ’E CORE, une part de mon cœur [ de Claudia Palleschi et Léa Dubreucq, Compagnie Idéale, au Pixel à 14H05

cie ideale

la Cie Idéale (photographie issue du site internet de la compagnie)

Piezz’e Core, c’est la première création d’un duo prometteur. C’est l’histoire de deux sœurs, dans un Naples appauvri par la seconde guerre mondiale. C’est l’histoire d’une fratrie qui tente de rester soudée dans l’adversité. C’est l’histoire d’un traumatisme, d’une violence, et de la manière dont le beau peut jaillir de la laideur. C’est une histoire d’espoir, c’est une histoire d’amour en famille, c’est une histoire de foi. C’est aussi une ode à une ville, personnifiée, rendue vivante et humaine, Naples.

Porté par cinq comédiens, dont deux musiciens/conteurs/narrateurs, le spectacle nous embarque dans un univers complexe et violent, où la beauté n’est jamais loin mais où la misère reste présente. L’utilisation des masques de comedia dell’arte est brillante, elle permet de mettre à distance certaines scènes très violentes et au contraire d’humaniser les personnages qui interagissent avec, par contraste.

Un premier pari brillamment remporté par les deux jeunes autrices donc, et un spectacle à voir pour tous les amoureux d’Italie et de chansons traditionnelles napolitaines.

Louise Rulh.

Hurt me Tender / Compagnie CirkVOST au Festival Villeneuve en scène

Deux dernières représentations à venir le 20 et le 21 Juillet à la Plaine de l’Abbaye

Blesse-moi, tendrement ?

Sous un immense chapiteau rouge de presque trente mètres de haut, vous êtes conviés à un véritable « show » où déjà sur scène attendent une batterie étincelante et ses acolytes électriques, guitare, basse, synthé, micros. Une femme hurle dans le public, cherche sa place, pousse un homme assis, tombe… Le spectacle commence en trombe dans un humour proche du burlesque quand retentit la musique. Les acrobates sont tous là dans le public et commencent à danser avant de descendre sur scène.

Une grande énergie se dégage de la troupe qui, par un jeu de « je t’aime moi non plus » va habiter le plateau, les gradins, et surtout les airs. En effet, leurs corps taillés au fil du temps dans leur art qu’ils maîtrisent s’enlacent violemment puis plus doucement. On dirait qu’ils se disputent, s’agacent, se courent après. Un couple joué par un fille un peu folle perchée sur ses rollers rétro nous fait son cinéma comme on pourrait dire, tandis que son amant essaie de la convaincre, sans doute « qu’il n’a rien fait », et tous deux finissent dans un ballet digne de patineurs sur glace. Tournant autour de ces relations sociales qui tissent un groupe d’amis de longue date, la troupe est malgré tout unie, car il le faut lorsqu’on envoie son partenaire virevolter à l’autre bout de l’arène ! Les êtres sont bruts, les femmes hurlent et pépient et à certains moments on se demande où est passé le « tender », pendant du « hurt me ». Car les scènes intermédiaires aux numéros virtuoses manquent parfois d’authenticité, de tendresse justement, et on peut rester sur une sensation de prétexte malgré la volonté très certaine d’emmener le spectateur dans une narration.

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© P.Rigo / CirkVOST

Au delà de ce ballet festif, la musique prend une place particulière. Déjà, la présence des musiciens sur scène jouant un rock proche d’un univers electro aux accents Bowie rythme à merveille la pièce ; ils font intégralement partie de la création et sont attentifs à la gestuelle des interprètes.  Le chanteur relève son col, un instant nous sommes dans un bar un peu ringard au fin fond des années 90. On est de fait très entraîné, et le groupe réussit à tenir éveillé le public jusqu’à ce qu’il aille spontanément danser à la fin spectacle.

Ainsi, avec Hurt me tender, le cirkVOST emmène le public dans un spectacle qui fait du bien, coupant le souffle avec ces voltigeurs, qui par ailleurs jouent avec facilité de chutes assumées allant dans la continuité de l’univers. On en sort heureux, et c’est bien ce qui fait qu’au fond, c’est un moment réussi.

Eléonore Kolar

Mise en scène Florent Bergal assisté de François Juliot. Regard acrobatique Germain Guillemot du Cirque Soleil. Durée 1h. Acrobates Benoît Belleville, Arnaud Cabochette, Théo Dubray, Sebastien Lepine, Jef Naets, Océane Peillet, Jean Pellegrini, Tiziana Prota, Elie Rauzier, Cécile Yvinec. Musiciens Johann Candoré, Kevin Laval, Benjamin Nogaret, Lionel Malric. Créations lumières Simon Delescluse, Christophe Schaeffer. Technique Frédéric Vitale, Christophe Henry, Simon Delescluse, Maxime Leneyle. Costumes Anaïs Forasetto

Macbeth Philosophe mené par Olivier Py et Enzo Verdet avec les participants de l’atelier théâtre du Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet

Chronique enregistrée sur l’écho des planches le 18 Juillet, diffusée le 19.

Un Macbeth au sommet

C’est la troisième année que l’atelier se produit hors des murs de la prison. Après Hamlet, et Antigone, Olivier Py adapte et traduit des passages de Macbeth pour en donner une version pour huit comédiens intitulé Macbeth philosophe. Une pièce de Shakespeare, c’est avant tout quelque chose d’une respiration impossible, de personnages dont les idéaux les plus saints sont balayés sans cesse par des inclinations tapageuses et d’autant plus dans cette histoire où le personnage de Macbeth est étouffé en quelque sorte dans sa propre fureur même si comme chaque humain, il a des moments de doute sur la légitimité de ses actions. D’une certaine façon, cette pièce évoque aussi comment on peut basculer dans le crime, et surtout comment excité par nos désirs, on en devient aveugle jusqu’à en perdre notre part d’humanité. Cette mise à l’épreuve de l’humanité du personnage, Redwane, le comédien qui joue le rôle de Macbeth, l’incarne parfaitement, parce que les monstres n’existent pas, ils ne sont que le miroir d’une société qui pousse toujours plus loin le désir de possession, toujours plus loin la volonté de soumettre ses semblables à ses ordres impérieux. C’est en cela qu’on sent chez le comédien une sincérité offerte, qui est capable de montrer les deux aspects du personnage avec une acuité et une puissance qui fait tressaillir, son jeu oscille entre une dureté presque martiale et une sensibilité accablante quand il attend et écoute les paroles fielleuses de sa femme Lady Macbeth, magnifiquement interprétée par Christian.

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Macbeth Philosophe © Christophe Raynaud de Lage

Le dispositif scénique permet de renforcer ce spectacle de l’horreur, les trois tréteaux disposés dans cette grande salle figurent des aires de pouvoirs, les deux tréteaux jouxtant le mur étant habillés d’une toile représentant des bâtiments majestueux, architecture de la démesure et de l’écrasement. Au centre, se trouve un tréteau circulaire, blanc. Les comédiens se déplacent ainsi dans cette grande salle et l’inondent du fracas de leurs voix puissantes qui fait résonner le texte, aidé par des petites notes de musique qui viennent ponctuer certaines scènes. Un personnage masqué intervient tout au long de la pièce, comme le catalyseur de tous les présages de mort, et traverse la salle, cette figure additive au texte permet de donner à l’adaptation un sens plus cosmique, plus immédiat et renforce même l’apparition des sorcières au début du texte en donnant à voir quelque chose de transcendant, comme pour incarner le destin en un corps d’homme. Car cette figure traversante annonce aussi en quelque sorte le basculement irrémédiable de la machination des époux Macbeth, elle est ce témoin presque mutique, cette conscience de nous-même qui nous dit parfois d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard, elle est cette ombre vigilante qui parfois nous dépossède de notre colère et nous empêche de devenir autre.

La troupe de comédiens est exceptionnelle et on perçoit ses progrès de plus en plus fulgurants, dirigée par Enzo Verdet et Olivier Py dont on perçoit dans le travail de la langue, le lyrisme absolu qui traverse les comédiens, et qui transperce le public, le spectacle n’est que puissance et volupté, un grand moment théâtral, à quand la cour d’Honneur pour ces comédiens majestueux…

Raf.

Echos Ruraux par la Cie Les Entichés

Jusqu’au 24 Juillet à 10H00 (les jours pairs) au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival d’Avignon OFF

Une indignation essentielle

En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. C’est 20 à 30% de plus que dans les autres catégories socio-professionnelles. C’est d’ailleurs la seconde cause de mortalité dans ce milieu, après le cancer.

Ces chiffres effarants, on les connait. Ils résonnent avec des mots comme “crise du lait”, “importations”, “passage au bio”, “économies locales et circulaires”, “baisse des prix du marché”. Ils impliquent aussi souffrance animale des bêtes élevées, et souffrance psychologique des agriculteurs. Ils appellent aussi avec eux les thèmes traditionnels de “montée du FN dans les campagnes”, “baisse des services publics”, “désertification rurale”, “centralisation et concentration dans les villes”…

Alors comment parler de ça ? Au théâtre, au plateau, comment faire parler ces sujets de manière claire mais pas démagogique, de manière frontale mais pas simpliste, de manière douce mais révoltée ? C’est le pari que relève la compagnie des Entichés avec cette nouvelle création.

échos ruraux

Source Facebook de la Compagnie les Entichés

Comme pour leur précédent spectacle, Provisoire-s, l’équipe artistique est partie chercher les mots sur le territoire, sans idées préconçues, en essayant de s’imprégner, de comprendre, sans juger, en évitant absolument une posture de bobos parisiens revenus en ruralité pour crier un discours convenu et préparé sur les places publiques. Grâce à des entretiens, à des ateliers, ils réunissent un matériau riche, nuancé, complexe, qui leur permet de créer un spectacle en fictionnalisant un cadre narratif dans lequel viennent s’inscrire toutes les individualités diverses rencontrées.

On suit donc le parcours d’un jeune agriculteur qui reprend la ferme familiale, de sa sœur partie à Paris qui revient un peu plus étrangère à chaque jour, de la grand-mère inquiète et perdue dans un monde qui ne l’inclut plus, de l’aide-soignante qui prend soin d’elle tant que son poste est financé par la communauté de commune, du néo-rural qui quitte une vie bien rangée pour essayer de faire du maraîchage autrement en retournant à la terre, de l’assistante sociale dépassée qui fait de son mieux pour inventer des solutions, du maire qui s’épuise à vouloir faire revivre son village… et toute une autre galerie de personnages.

Incarnés avec humour par une bande de jeunes comédiens, ces personnages sont saisis en actes avec une justesse qui ne tombe pas dans la caricature et évite toujours la simplification du propos. Sans jugement, on assiste au dérèglement d’un monde qui court à sa perte et délaisse l’humain au profit de rentabilité, productivité et compétitivité. Et on comprend mieux les réactions perdues et désespérées (et donc parfois désespérantes) des victimes de ce jeu de dupes.

La colère qui explose à la fin du spectacle sonne juste. On s’indigne, on est saisis, on est empathiques. Et on se demande quoi faire de plus, de mieux, pour inverser les rapports et sortir de l’impasse. Or, peut-être que cette reconnexion empathique à ces proches-lointains est déjà un pas, une réponse, une proposition. Et pour cela, merci les Entichés.

Louise Rulh.

£¥€$ par le Ontroerend Goed

Joué à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon jusqu’au 14 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon

Une immersion dans un piège

Le casino, vous y êtes déjà allés ? Vous avez déjà ressenti l’adrénaline de l’argent gagné, l’excitation du pari, les hormones dans le cerveau qui se déclenchent et désinhibent ? Vous avez déjà expérimenté la manipulation douce de charmants courtiers qui délicatement vous encouragent à prendre de plus en plus de risques ? Vous avez déjà eu des gains progressifs qui deviennent exponentiels et gonflent gonflent gonflent ? Vous avez déjà connu l’explosion de la bulle qui vient de gonfler, sa déflagration, la violence de sa destruction ? La perte de l’argent facilement gagné ?

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£¥€$ © Christophe Raynaud de Lage

Dans £¥€$, vous êtes banquiers. Vous êtes la banque d’un pays. Votre mise de départ ? La monnaie dans votre poche, transformée en millions par la magie du théâtre. Le terrain de jeu ? Le marché de votre pays, à votre table, ensuite mis en concurrence avec les autres tables/pays. Les règles ? Simples, des simples jeux de dés de casino : pariez peu, gagnez peu mais avec beaucoup de chances de succès. Pariez beaucoup, gagnez énormément, avec de plus grandes chances d’échec. Des problèmes de liquidité ? Pas de problème, vous pouvez emprunter à l’Etat. A taux nul. Ou à une autre banque, à qui vous prêterez aussi, d’ailleurs, puisque tout repose sur la confiance.

Alors on a beau avoir conscience de tomber dans un piège, l’immersion est plus forte : l’excitation de la musique, du jeu, des comédiens, des beaux habits, du brouhaha, la conscience du jeu. On oublie peu à peu la mise en abîme, d’ailleurs on ne comprend pas réellement les enjeux et les stratégies économiques que l’on applique. On comprend seulement qu’elles sont appliquées, à une toute autre échelle, tous les jours à chaque minute sur les bourses de toutes les grandes villes de ce monde capitaliste financier mondialisé dans lequel on vit. Et on effleure du doigt une petite pensée, qui, en glissant dans notre tête, provoque un frisson dans le corps entier. Peut-être que, eux non plus, ils n’y comprennent pas grand-chose après tout. Peut-être que, eux aussi, ils se font entraîner plus loin que ce qu’ils n’auraient pu imaginer. Peut-être que, eux aussi, ils prennent des risques toujours plus grands en oubliant toute conséquence, juste pour voir ce que ça fait. Peut-être que, pour eux aussi, c’est un jeu dans une grande pièce de théâtre.

Alors le spectacle ne dit pas quoi faire pour éviter ça. Ne donne pas de solution, ni d’analyse plus profonde ou de paratexte dans ces jeux dans lesquels, malgré tout, le spectateur-joueur est un peu novice et manque donc parfois de contexte politique pour comprendre la profondeur de la proposition artistique qui est faite. Mais le processus est efficace pour faire mesurer la légèreté, la frivolité, et le grand degré de cynisme nécessaires pour participer à ce gigantesque jeu de dupes fictif, l’économie mondialisée.

Louise Rulh.

L’amour vainqueur d’Olivier Py

Joué jusqu’au 13 juillet au Gymnase du Lycée Mistral, dans le cadre du Festival d’Avignon

Une épopée inquiète et envoûtante

Olivier Py propose cette année au festival une pièce d’une grande beauté, inspirée de l’univers des contes de Grimm (le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers dans la collection Heyoka jeunesse en Mai 2019). Il s’agit d’une forme d’opérette, aux traits parfois burlesques mais qui comme toujours chez l’auteur revêt une grande dimension métaphysique et est ponctuée de bouffées lyriques. La trame en est simple et l’exécution prodigieuse : les interprètes sont de formidables acteurs et savent parfaitement incarner l’épaisseur narrative des personnages du conte, et en même temps ils savent endosser ce souffle mélancolique et parfois ténébreux qui donne à la pièce toute sa force d’abandon. Car la pièce évoque en quelque sorte des personnages qui se dépouillent de leurs attributs : elle suit le parcours d’une princesse déchue capable de survivre dans un monde hostile, mais aussi d’un prince devenu roi qui a jeté sa couronne et qui vit terrorisé par l’image de couard qu’il pense renvoyer aux autres, et ces deux êtres aux destins tragiques sont liés par une histoire d’amour indissoluble. Le hasard de leurs rencontres et de leurs longues et laborieuses retrouvailles est à combat à mener contre la guerre incarnée dans la pièce par un général sans scrupules figuré comme un ubuesque potentat. On trouve également un jardinier forcé d’abandonner sa passion car la guerre a tout brûlé mais qui reste un messager de l’espérance ou encore une fille de vaisselle prétendument laide qui rêve d’aventure et d’aller sur la mer et qui finit par abandonner son tablier. Cette pièce, au delà de son adresse à un jeune public propose la vision d’un monde idéal, ou en tout cas d’un monde dans lequel on croit à l’idéal qui nous traverse, et ce même si la souffrance nous fait parfois douter, un monde où le théâtre et la musique sont une force vive, un miracle éternel face à la brutalité et à la destruction.

Olivier Py parvient à travers la construction de ce monde idéal ballotté par les vicissitudes de la guerre et la cupidité des hommes à fabriquer un idéal poétique et humaniste où l’homme peut conduire sa propre destinée. La scénographie avec les grilles piquées d’ampoules le met parfaitement en évidence, car elle figure tantôt un monde étiolé et stérile par des nuances plus sombres et une musique plus orageuse, et tantôt un monde plus lumineux comme tapissé d’étoiles, autant de repères pour avancer malgré l’obscurantisme. D’autant que l’utilisation de ces grilles en fer évoquent non pas du construit car elles sont techniquement utilisées comme fondement du béton armé : elles évoquent dès lors les traces de quelque chose qui est sur le point d’être construit, un étayage qui n’existe pas encore dans sa verticalité et son oppressante historicité, un monde qui est aussi fragile que mouvant, parce qu’en éternel recommencement dans l’œuvre d’art. On reconnaît là d’ailleurs la finesse du travail de Pierre-André Weitz, qui dans chaque mise en scène d’Olivier Py, qu’il s’agisse d’une petite forme ou d’un projet d’envergure, sait positionner l’espace scénique pour qu’il mette en évidence l’idée que chaque personnage se fait de l’infini, l’infini étant ici un jardin luxuriant qui n’est pas sans nous rappeler l’Eden. L’espace scénique se dévoile ici en un infini de simples tréteaux qui permettent de traverser différents paysages, même les plus dévastés, en combattant sans cesse leur aspect désespérant et farouche par la magie brute et pure de la théâtralité.

C’est là que la pièce d’Olivier Py dépasse le cadre du conte ou même de l’opérette en offrant au spectateur une sorte d’épopée inquiète, où tout ce qui vit peut être détruit, et renaître, même difficilement. La pièce délivre sans dogmatisme la vision d’un monde où l’homme peut détruire la nature par la puissance de ses armes, mais la faire resurgir par ses souvenirs, son imaginaire et son impatience. Le personnage du jardinier est en cela d’une très grande puissance, car même lorsqu’on lui demande de fleurir un mariage, et qu’il déplore la destruction des fleurs, il est prêt à en fabriquer avec des morceaux de chiffons et de vitraux cassés. L’Amour vainqueur possède davantage quelque chose d’envoûtant, une sorte de candeur dans l’écriture dont la musicalité est renforcée par l’utilisation de l’alexandrin et encore plus fortement ancrée par les parties chantées. En effet, Olivier Py propose une écriture pulsatrice où chaque épisode s’enchaîne pour laisser place à de nouveaux enjeux. Et le fait pour Olivier Py d’avoir composé la partition musicale donne au chant une sensation d’immédiateté et de spontanéité, sensation qui est de plus en plus prégnante et jouissive au fur et à mesure que les spectateurs voient les interprètes jouer de tous les instruments, chanter et jouer la comédie. La musique apparaît donc comme une ordalie qui pose un contexte avec l’entrée en scène des personnages dans un tempo plutôt cadencé, en passant par des notes plus troubles jusqu’à vaincre toutes les épreuves et rejoindre une mélodie effrénée, comme une ode à la joie…

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L’Amour Vainqueur © Christophe Raynaud de Lage

La fable recoupe tous les éléments d’un conte, en repoussant sans cesse les frontières du récit et en l’ouvrant peu à peu par les intermèdes musicaux et les chants, a quelque chose d’insaisissable, car les effets du malheur sur les personnage sont très vite relégués ; les malheurs ne les affectent pas, mis à part le prince persécuté par sa culpabilité et sa honte d’avoir abandonné ses hommes pendant une bataille, trompé par les récits fallacieux du général qui veut anéantir ses ambitions humanistes. Les autres personnages et notamment la jeune fille, admirablement bien incarnée par Clémentine Bourgoin, ont une parole qui s’adresse à ce qui en eux continue d’espérer et de voir en la vie, une inépuisable source d’étonnement. Car c’est en allant par delà la catastrophe, en n’étant jamais effarouchée mais toujours radieuse, que la jeune princesse donne à la pièce son accent si merveilleux. La princesse devient une sorte de vigie, et même depuis sa tour et lorsqu’elle subit son emprisonnement, elle continue de chercher les traces de la vie au dehors et de tâtonner dans les ruines pour se ressouvenir de son amour et de la beauté de la nature. Elle est ce par quoi tout advient, une figure féminine troublante et admirable, impérieuse dans sa légèreté, elle donne à la pièce un je ne sais quoi de sublime, tant son personnage traverse la violence sans éprouver le moindre renoncement…

Bref, Olivier Py nous offre encore un grand moment de théâtre, qui nous persuade encore davantage que le théâtre est la seule chose qui peut nous sauver de tout !

Raf.