D’AMOURS de David Léon (rentrée littéraire 2019, éditions espaces 34)

Le texte vient de paraître aux éditions espaces 34. Il sera mis en voix par David Léon et Marie Trezanini le 11 octobre prochain à la Maison de la Poésie de Montpellier. 

Chaque poète explore à sa façon le sentiment amoureux, en décrit les empêchements ou les jouissances. Le poète lyrique raconte ce qui fond dans son corps, le poète lyrique traverse toujours un paysage où le bruissement des branches cache des tremblements secrets, le poète lyrique souffre encore de ce qu’il ne parvient pas à dire, ou à se faire aimer. David Léon dans la fantaisie sauvage de son nouveau texte parvient à dépasser ce qui habituellement dans la poésie incarne l’amour : les mots ne sont ici ni le flux d’une promesse ni le reflet d’une turbulence ; plus encore ils ne sont pas des échappatoires pour faire comme si l’amour pouvait inventer un monde, nous emmener ailleurs. Peut-être et surtout les mots ne sont pas crus comme pour nous faire croire que l’amour serait quelque chose de physique et encore moins mystiques comme pour nous amener à considérer que l’amour serait quelque chose d’insaisissable ou de furieusement passager. D’amours évoque des amours plurielles qui se conjuguent à travers différentes voix : une voix féminine, une voix masculine et une sorte de présence irritante.

Irritante parce qu’elle délaye de la sensualité et de l’orage, irritante car elle raconte ce qu’il y a entre la pensée et le corps : elle explore « l’oubli de [notre] corps d’enfant » (p. 32) dont l’angoisse la plus intense est de laisser partir ses parents (même pour une journée) et de ne pouvoir manifester ce manque que par des pleurs ou des cris. Cette peur de voir les choses disparaître et surtout cet impératif de vivre dans la fulgurance, sans réfléchir, sans prendre de recul, sans se prendre la tête, c’est peut-être cela « l’oubli de [notre] corps d’enfant » que l’enivrement amoureux réactiverait par bribes. Ce nouveau texte de David Léon dans sa construction évoque précisément une relation amoureuse qui se construit dans un espace autre que celui que nous pensons connaître, un espace où l’on sent que la peur si étouffante du manque nous accable et que l’on se raccroche [tant que l’on nous le permet] à tous ces « moments simples » (p. 32) qui font de l’amour une rassurante explosion.

Les voix qui se racontent dans ce texte ponctué par les promesses et les caresses se livrent à ce que leurs corps doit dominer : la passion ne peut se vivre en pleine lumière, même « le soleil déclive encore les toits de la ville sous les persiennes » (p. 25) comme s’il voulait laisser aux amoureux l’horizon feutré dont ils ont besoin pour se parler, pour transpirer, pour s’apaiser. Car c’est aussi ce qui fait l’épaisseur de ce texte : le poète nous fait traverser une forme dont les contours ne sont pas très bien définis, une forme qui se construit sur une intimité inachevée, fugace, évanescente. Car en toile de fond, par des descriptions exotiques ou des indications géographiques succinctes, on comprend à force de lectures que l’on se situe dans un pays où la loi est empêchée d’amours, c’est peut-être l’histoire même de quelqu’un qui voyage dans un pays étranger et qui tombe amoureux ou amoureuse : en tout cas c’est une histoire fondamentale de deux personnes qui ne sont pas maîtresses de leurs destinées et que le désir cloue au sol…

D’abord ce sont les mains (p. 11) qui coïncident et se serrent dans les rouleaux des vagues puis ce sont des rendez-vous où à chaque fois un peu plus tu te sens libre au point de bientôt te confier sur tes propres failles, sur ce que tu as vécu ; puis ce sont des nuits sans sommeils, des rires, de la complicité… Entendre la respiration, se laisser prendre par la vibration de sa voix, de sa voix douce ou rassurante et puis la voix encore dont la jouissance ou les larmes auraient brisé la prestesse : « une corde brisée comme la voix du désir » (p. 17). En fait, ce qui est puissant dans ce texte hors-norme, c’est la façon dont il parvient à nous rentrer dans la peau, à infuser en nous comme une sorte de chaleur (expression employée p. 23), celle-là qui nous fait revivre toujours cette joie secrète, cette palpitation de la rencontre amoureuse, cet ébranlement de tous nos sens qui peuvent s’effondrer à la moindre contrariété, au moindre empêchement, et puis toujours cette pudeur, ce corps qui nous empêche pleinement de nous abandonner, de nous offrir.

Les voix en cela traversent nos souvenirs et les empreintes sauvages de notre désir, de cette volonté de nous fondre dans l’autre et d’emprunter à son corps le suc essentiel pour survivre (p. 27). En même temps, les voix sont le reflet de notre inquiète sollicitude qui nous fait toujours nous méfier de l’amour, de ses conséquences sur notre corps, nos sentiments, notre vie. Ces voix sont aussi celles qui s’interrogent sur où en seraient nos amours et qui chercheraient à en percer l’insondable alchimie :

« je te dévoile tu me dévoiles c’est si énigmatique pour moi d’aller vers toi pourquoi je suis si amoureuse comme ça si amoureuse de toi […] » (p. 31).

D’amours est aussi et surtout une pièce où l’auteur ne met des majuscules que sur les mots ou les phrases qui expriment quelque chose que l’on veut accomplir, de l’enthousiasme qui nous échappe et qui finit par signer notre désespoir. Car quand on apprend que la majuscule en français et la ponctuation permettent de mettre en ordre, de ne pas glisser vers quelque chose de flou et d’insubordonné, la poésie, la théâtralité de David Léon et son oralité implacable organisent le texte en train de nous échapper, de nous lâcher. Il ponctue la séparation tragique des voix en superposant au fur et à mesure des séquences, des rituels amoureux inachevés, comme cette danse finale rendue impossible par la conjugaison même du substantif amour. Tout le séquençage s’éclaire enfin : si on croyait avoir assisté à des morceaux de vie, à des échanges de paroles, ces voix ne sont peut-être que des choses que l’on aurait voulu dire ou faire avant de voir l’autre disparaître. C’est là qu’on retrouve tout le projet poétique de David Léon qui s’incarne ici dans une verve plus simple, ce ne sont pas les mots qui racontent nos soupirs ou notre désespoir, mais nos gestes d’abandon et notre instinct de profusion qui racontent le mieux nos rêves désamarrés et l’errance irréductible de nos corps sans voix

A lire absolument !

Raf.

Retour sur le festival bourguignon Y’A PAS LA MER

Entre le 22 et le 25 août s’est tenu à Toulon sur Arroux et à Montmort, une bourgade et un petit village de la Saône et Loire, un festival de théâtre professionnel à l’initiative de la Compagnie Cipango installée sur place à l’année, le festival Y’a pas la mer qui vivait là sa seconde édition. Retour sur la journée toulonnaise du vendredi 23 août à laquelle nous avons pu assister…

C’est dans un cadre bucolique, au bord de l’Arroux, une petite rivière dormante que se tenait cette journée dans l’espace du Moulins des Roches. Le festival Y’a Pas La Mer est un festival de théâtre en milieu rural comme il en fleurit tant depuis quelques années, porté par une génération d’acteurs et de metteurs en scène qui veulent forger un vrai théâtre populaire loin du lustre institutionnalisé et qui veulent pousser la décentralisation théâtrale jusqu’au bout des chemins de l’aveu d’Etienne Durot, directeur de la Cie Cipango. Cela reste un festival à taille humaine porté par une très belle ambition artistique et surtout une volonté de faire partager le terroir local notamment à travers la mise en valeur de produits locaux dans la conception des repas et l’organisation de stages auprès des jeunes publics cette année portée par les Tréteaux de France, Robin Renucci étant le parrain de ce festival. Les formes artistiques proposées sont diverses : lectures, théâtre, concerts, projection de film, expositions, scène ouverte ; autant de propositions pour profiter dans le calme et la quiétude d’une véritable programmation.

Retour sur quelques propositions :

La Rando-Lecture d’après les carnets intimes de Sylvia Plath

La mise en lecture a été construite et dirigé par Angèle Peyrade. Elle a conçu une sorte de traversée des carnets intimes de Sylvia Plath en se concentrant sur la partie des carnets qui évoque le début de l’âge adulte. La lecture est menée par trois comédiennes (Sarah Brannens, Julie Roux et Yeelem Jappain) qui incarnent chacune avec leur sensibilité, une part de l’irrévérence de la jeune poétesse. Le choix des textes lus met bien en évidence l’ivresse de vivre de celle qui deviendra poétesse en même temps qu’il évoque une société qui ressemble encore beaucoup trop à la nôtre : volonté d’astreindre les femmes à un rang inférieur, jouissance exclusive de l’homme qui n’entend rien à la sexualité…

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Rando Lecture Sylvia Plath sur les bords de l’Arroux

La lecture souligne bien les questionnements de cette jeune femme qui n’a pas d’autres ambitions que d’exister ; pourtant la société et surtout les gens ne s’harmonisent pas à ses secrètes espérances, elle se sent souvent en décalage. Ce décalage avec le monde qui l’entoure, chaque comédienne lui donne une consistance, faisant émerger là l’expression d’une douleur vraie, donnant corps ailleurs à une souveraine sauvagerie et exécutant parfois avec fragilité cette parole essentielle et lumineuse. Les spectateurs suivent les lectrices au bord de l’Arroux et dans les ruelles de la ville, cela se mêle parfaitement au rythme très minéral du texte, où Sylvia Plath ne cherche pas à raconter ce qu’elle ressent, mais à faire entendre à sa propre voix pour combattre un monde étouffant. Le concept de la rando-lecture apparaît donc comme quelque chose d’assez beau dans ce festival car il nous force à être doublement spectateur : d’abord de cette parole angoissée mais surtout des échos qui résonnent présentement en nous. Écho de toutes ses pensées rétrogrades que subissent insidieusement les jeunes femmes, écho de tous les « gestes déplacés », écho de quelques vérités vécues comme un recul nécessaire pour ne pas sombrer dans la terreur.

Music-Hall par le Collectif La Cohorte d’après la pièce de Jean-Luc Lagarce

Le collectif bourguignon a choisi de montrer une forme resserrée de cette pièce comme pour mettre davantage en abyme la situation vécue par ce qui reste de cette troupe : des salles vides, une gloire perdue, un combat pour exister néanmoins parce qu’on reste toujours un artiste. En effet, ce n’est pas le public qui fait de nous un artiste, c’est pourtant ce qu’on peut croire à tort, mais on voit bien que ce qui fait nous un artiste dans le théâtre de Lagarce, c’est une certaine façon de poursuivre, de faire semblant de continuer, quelque chose de cette « lenteur désinvolte » qui nous traverse et qui nous oblige toujours à nous adresser à quelqu’un, même si personne ne nous écoute. Aurélie Imbert qui interprète l’artiste de cabaret incarne subtilement la dureté de l’artiste, qui s’interroge sur ce qu’elle doit montrer, dire ou ne pas dire. Elle a une façon de mettre à distance son personnage pétri de désillusion pour le rendre plus excédé. Elle incarne une façon de se débattre contre l’ineffable puissance du spectacle qui de toute façon la dépasse, au delà des simples codes scéniques qui sont pour elle comme des obsessions (la porte de derrière ou le tabouret quand elle se rend dans une salle par exemple). Les deux hommes qui l’accompagnent interprétés par Fabien Saye et Thibault Patain (qui signe également la mise en scène) sont comme des avatars de ce spectacle qui ne démarre pas, de ces gestes, de ces chants qui sont comme des fantômes évanescents.

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Crédit Photo : Ludovic Zahid Bernard / Photo publiée sur la page Facebook du Collectif la Cohorte

On peut dire et marteler sans difficulté que cette adaptation du texte, dans ce format scénique, en installant le public sur scène et en jouant devant lui est une grande réussite. Cette adaptation éclaire le propos de son auteur, pour montrer la précarité de la scène en même temps que son luxe, car on écoute celui ou celle qui se trouve sous le projecteur, on sourit à ses excès quelquefois doucereux et caustiques et on se dit quand le rideau s’ouvre à la fin sur la salle vide, que le spectacle n’a peut-être jamais commencé, mais qu’il est là par le rassemblement d’individus qui forme son cœur, dans cette salle rurale de Toulon sur Arroux.

En même temps, chaque personnage vit la situation sans s’étouffer de regrets ou écarter sa peine, ils apparaissent devant nous avec leurs faiblesses et leurs défauts, et c’est peut-être là une grande leçon du théâtre de Lagarce que le collectif soulève subtilement : les personnages du Music-Hall ne sont pas des ratés, ils sont des êtres humains incomplets qui nous ressemblent et nous rassemblent. Ils ne fuient pas face à leurs idéaux de grandes scènes qui s’évanouissent à mesure que les salles se vident parce qu’ils préfèrent à l’hystérie des défaites, le renoncement peu à peu conquérant et impérissable de leur impuissance, qui fait finalement autant spectacle qu’un déchaînement scénique. La grandiloquence de l’art peut faire illusion, le cabaret peut faire illusion, le divertissement peut faire illusion, le Music-Hall du Collectif La Cohorte ne peut plus faire illusion, il signe dans une belle verve lagarcienne, une impuissance mesurée qui ressemble beaucoup à la vraie vie…

Raf.

Œdipus by Robert Icke / ITA Ensemble at King’s Theatre, Edinburgh International Festival 2019.

Review in french for Œdipus, performed in the Edinburgh International Festival from 14th to 17th August

Pour ne pas oublier qu’Œdipe et sa famille étaient humains…

To not forget that Œdipus and his family were humans being first…

Submergés par le nombre de réécritures contemporaines de pièces classiques antiques, on finit parfois par oublier quel est l’intérêt réel et profond de ces réécritures. Si c’est votre cas, vous pourriez aller voir la réécriture d’Œdipe que propose Robert Icke et la Internationaal Theater Amsterdam Compagny, juste pour vous rappeler l’immense puissance potentielle de ce procédé.

Tout le monde connaît la tragédie d’Œdipe, Laïus et Jocaste… Mais la connaître en théorie grâce à l’apprentissage scolaire qu’on en a eu, et la vivre soi-même par empathie avec les comédiens (exceptionnels) de l’ensemble grâce à une réécriture en temps réel de la pièce , ne sont pas du tout la même chose.

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Image: Jan Versweyveld

Une nuit d’élection, dans n’importe lequel de nos pays démocrates modernes. Ce pourrait même plus spécifiquement être l’Espagne, ou l’Angleterre, puisque cette élection est la première qui ne transmet pas le pouvoir par le sang mais bien par les votes populaires. Après trois années complètes de campagne électorale, une famille se réunit dans les locaux de campagne pour attendre impatiemment les résultats, qui vont être annoncés (présume le public) à la fin d’un grand décompte rouge affiché sur le mur. Le décompte (qui s’achève en réalité au moment où Jocaste et Œdipe comprennent la vraie nature de leur relation) est en temps réel, et la vie s’écoule tout à fait normalement dans cette famille où on peut observer les tensions, mais surtout les liens puissants d’attachement qui les relient entre eux. Sauf que cette famille n’est pas n’importe quelle famille. Le parfait père de famille, volontaire, positif, qui veut faire et amener du bien à son pays et tient à la vérité plus que tout n’est autre qu’Œdipe. Sa chère femme, soutien d’une vie entière, mère de leurs 3 enfants, Antigone, Eteocle et Polynice, s’appelle Jocaste. Les 3 beaux enfants, jeunes futurs cadres souriants, intelligents, formés et adaptés à ce monde moderne qui s’ouvre à eux vont bientôt s’entredéchirer, on le comprend à demi-mot.

Mais qu’est-ce qui va faire exploser ce beau vernis d’une si belle famille ? Rien d’autre que la mise à nue de la vérité, comme dans le texte d’origine. Œdipe est balancé de révélations en révélations, et elles sont provoquées par sa quête rigoureuse de la vérité. Il ne supporte pas le mensonge, même par omission, il est dans une forme de rigueur abusive qui le mène à sa chute. Il est décrit ici comme un personnage positif, patriarche progressiste et bienveillant, homme de valeurs et de bonne volonté. Cependant Créon, son beau-frère, est un intermédiaire via lequel on devine rapidement des fêlures dans cette belle vitrine, malgré la sincérité qui se dégage d’Œdipe. Œdipe est identifié et identifiable par les sens, et sa spécificité est de ne pas écouter. Ce thème de la surdité d’Œdipe revient très régulièrement dans le spectacle et créé un parallèle intéressant avec la destinée qui l’attend quant à la perte de sa vue.

Si la réécriture permet donc ici de réinterroger nos contemporanéités de manière plus directe, il faut aussi noter qu’elle ajoute parfois des éléments sans fondements symboliques ou métaphoriques réels. Ainsi, l’annonce de l’homosexualité de Polynice, la mort du père adoptif d’Œdipe pendant la soirée, ou encore la mise en exergue du complexe d’Œdipe que nourrit Antigone sont des éléments qui, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt noient un peu la puissance du propos dans un excès de drames et de sensations fortes. Cependant ces éléments participent aussi à l’humanisation de ces héros mythiques dont on n’arrive parfois plus à sentir la ressemblance avec nous-mêmes. C’est la grande force de cette proposition, nous exposer à la réalité sensible de ces destins tragiques dont on oublie la violence et la puissance.

Le contexte politique reste ici également très présent, puisqu’il sous-tend toutes les décisions publiques que veut prendre Œdipe et qui le mèneront à sa chute. La pièce s’ouvre sur une interview filmée du candidat, qui annonce deux mesures phares : la réouverture de l’enquête sur la mort de son prédécesseur, Laïus, et la fin des droits du sang qui passera par l’obligation d’obtenir des certificats de naissance en bonne et due forme pour tous. Ce sont en fait ces deux simples annonces qui préparent la tragédie, puisqu’elles sont celles qui vont faire s’effondrer toutes les certitudes d’Œdipe, en lui apprenant son adoption, la vérité sur l’accident de voiture qu’il a eu 18 ans plus tôt, et de ce fait sur son statut de parricide incestueux. Et ces intentions innocentes d’Œdipe ne l’empêcheront pas de devoir affronter les prédictions de Tirésias, le voyant aveugle agent de malheur. Cette réécriture appuie en effet sur l’innocence d’Œdipe, notamment mise en opposition à la figure de pouvoir précédente qui est incarnée par Laïus, présenté comme un prédateur sexuel abusif de Jocaste et tyran politique du pays.

Ainsi, assister à la violence et à la puissance des destins de la famille la plus maudite de l’histoire de l’humanité permet de ressaisir autrement les enjeux politiques, sociaux et collectifs qui sous-tendent le mythe. La réécriture banalise les personnages mais de ce fait multiplie la puissance émotionnelle des événements : assister à un drame dans la vie de quelqu’un qui nous ressemble semble bien plus fort que regarder des héros traverser les mêmes drames. Quand l’humanisation multiplie l’empathie pourrait être le sous-titre de cette réadaptation puissante d’un mythe fondateur de nos sociétés.

Written by Louise Rulh.

SHINE by THE HIPPANA THEATRE [ZOO VENUES / FRINGE 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/shine/ – To the 26th August at Zoo Southside

Review in french written by Louise Rulh. 

Dans le crâne d’un traumatisé / Inside the head of a traumatized man

Les parents font des enfants. Les parents vieillissent quand les enfants grandissent. Puis les enfants vieillissent et les parents meurent. Et parfois les enfants deviennent des parents. C’est le cycle de la vie, le cycle normal. C’est toujours une gigantesque tragédie quand ce cycle est perturbé, par exemple par la perte d’un enfant. Comment un père ou une mère peuvent-ils supporter une perte aussi anti-naturelle, aussi violente ?

C’est le sujet qu’a choisi d’explorer la compagnie Hippana Theatre dans Shine, présenté à Zoo Southside dans le Fringe d’Edimbourg cette année. Un jeune couple, heureux, amoureux, jeunes parents… d’une petite fille portée disparue un soir où elle était dans sa chambre et que les parents dormaient. Comment se remettre de cette disparition ? Le traumatisme psychologique est tel qu’on assiste à l’effondrement psychique du père, qui tombe peu à peu dans une paranoïa, pleine de cauchemars, visions et voix. Malgré l’aide de sa compagne psychiatre, il est enfermé dans un cercle vicieux violent, dangereux, malsain.

Shine

Photo: Mihaela Bodlovic / Shine / From the Facebook Page of Hippana Theatre.

Si le propos du spectacle n’est pas dénué d’intérêt, c’est aussi et surtout la forme qui retient l’attention. La pièce est à la croisée entre théâtre, danse, et… récit radiophonique. En effet, le public est muni d’un casque individuel dans lequel est diffusé en binaural tout l’environnement sonore du spectacle, préenregistré. Cela provoque un décalage étrange entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, les effets sont inversés puisque ce sont les artistes qui suivent le son préenregistré, et cela permet d’avoir un son très « traité » phoniquement, qui sonne donc étrangement. De plus, on est ainsi complètement propulsé dans la tête du père qui perd pied, puisqu’on entend les choses autour de nous depuis son point de vue : nous sommes de manière très littérale « mis à sa place ». On entend également les voix, les souvenirs, les acouphènes ou tout autre élément subjectif qui le hantent, ce qui créé un décalage avec la réalité.

Un autre effet de ces casques est l’utilisation qui est faite des voix et des corps. En effet, les comédiens ne parlent pas, puisqu’on entend tout dans les casques et que cela a été pré-enregistré. Nous assistons à une pantomime, où la communication entre les protagonistes ne passe pas par les voix mais par les corps. Ce spectacle est un nouveau bel exemple de la puissance potentielle du « physical theater » si prisé par nos voisins outre-Manche. Chaque scène est chorégraphiée, mais ultra narrative : tout le propos du spectacle est transmis par l’environnement sonore construit par le concepteur sonore du spectacle, et par les corps dessinant dans l’espace une tragédie douce.

La pièce joue donc sur une croisée de différentes disciplines, mais également une croisée de différents registres, et notamment du film d’horreur. Cet imaginaire est très présent, il apparaît de manière croissante au fur et à mesure que le personnage principal perd pied dans un univers qui lui échappe. Là encore, on est en tant que spectateurs placés dans son univers y compris visuel, et on voit les visions qui lui arrivent. L’utilisation de masque, de marionnette, mais aussi du corps d’une manière étrange (la comédienne joue de dos, un masque gigantesque sur l’arrière du crâne, ce qui lui donne une étrange démarche) permet de faire apparaître très concrètement un monstre très abstrait, ayant grandi dans les profondeurs d’un cerveau traumatisé.

Le spectacle dégage une grande force, une certaine violence également du fait du sujet traité, mais également une grande douceur. En effet, pour ceux d’entre vous qui seraient sensibles à cet effet, l’ASMR, qui provoque une étrange sensation de picotement dans le crâne, le spectacle peut-être une vraie séance de massage et de relaxation. Tout se passe dans une douceur étrange, un décalage entre la vision et l’audition, un entre-deux à la fois très réaliste et très onirique… Et on sort donc particulièrement perturbés par ce puissant duo.

Louise Rulh.

Lovely Girls by the Hiccup Project [ZOO Venues / Fringe 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/lovely-girls/

One last representation is performed tomorow on 17th August / Rewiew written in french by Louise Rulh. 

Lovely Feminism

Lovely, en anglais, c’est charmant. Adorable. Aimable. C’est un compliment, c’est toujours dit d’une manière positive, mais pourtant ça peut laisser un goût amer, étrange. C’était le cas pour les deux comédiennes et danseuses du Hiccup Project, une compagnie basée à Brighton. Après la réussite de leurs deux premiers spectacles, les deux jeunes femmes sont confrontées à la bienveillance mielleuse des gens bien intentionnés qui les présentent comme « the lovely girls from the Hiccup Project », les charmantes jeunes filles du Hiccup Project. Alors quand elles ont décidé de monter un nouveau projet, sur ce thème et en essayant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles il leur était désagréable de s’entendre appeler sans cesse « lovely », elles ont été surprises de découvrir un monde plutôt froid et réfractaire à ce projet : mais, ce sera un projet féministe… féminin… auquel une audience masculine ne pourra pas s’identifier… qui ne parlera pas à tout le monde…

Lovely girls

© The Hiccup Project / Lovely Girls – From Facebook Page of the Hiccup Project

Evidemment, cet état de fait les a encouragées à monter le spectacle, et à s’interroger sur toutes ces choses inattendues révélées par un innocent et bienveillant compliment répété à tort et à travers. Avec une énergie exceptionnelle, les deux « filles » parviennent à s’interroger de manière très fine et intelligente sur le sexisme ordinaire, le sexisme bienveillant, le sexisme intériorisé par nous tous et nous toutes qu’il nous faut déconstruire. Elles explorent les différentes facettes des pressions genrées que nous impose notre société, déconstruisent les injonctions à la féminité aussi nombreuses que contradictoire (dans une scène hilarante qui les amène à accumuler progressivement les attributs « féminins » que sont l’intelligence, le sexy, le glam, le courage, l’organisation, le sport et le healthy, l’élégance, les talents domestiques… etc.) et prennent de la place en utilisant leur voix.

Le spectacle appartient à un genre encore largement absent du paysage théâtral français, le « physical theater ». Ce mélange entre danse et théâtre amène ici un rythme très intense au spectacle. Les tableaux s’enchaînent, nourris de textes mais aussi de chorégraphies. C’est un mélange réjouissant, qui permet un réel investissement émotionnel et intellectuel à la croisée des deux disciplines, et quand c’est parfaitement maîtrisé comme c’est le cas ici, c’est un genre qui permet une vraie exigence intellectuelle et artistique.

Un autre outil maîtrisé à la perfection par nos deux comédiennes est l’humour, le fameux humour british, grinçant et cynique mais si drôle. Les tableaux sont inventifs, ils explorent profondément les sujets et évitent (la plupart du temps) l’écueil de la pédagogie simpliste ou simplifiée, et ce bien souvent grâce à l’humour. Le féminisme ne devrait pas être un gros mot et ce spectacle lui rend hommage tout en étant exigeant sur les thèmes militants abordés. Le spectacle est fin, drôle, explosif, c’est un « must-see » du Fringe !

Louise Rulh

Les comédies musicales au Festival d’Avignon OFF

A l’heure où le théâtre musical s’invite au Festival d’Avignon avec plus ou moins de succès (L’Amour vainqueur de Py par exemple), on se dit que le théâtre public a parfois à apprendre du théâtre privé, et le Festival d’Avignon du festival d’Avignon Off. Ainsi, en France la culture de la comédie musicale est liée à des réseaux de diffusion très différents des canaux traditionnels du théâtre public, et cela nous empêche parfois de croiser dans les salles labellisées du territoire des œuvres novatrices, intéressantes et profondes. Etat de fait à réinterroger ? Voici en tout cas un bref florilège des comédies musicales qu’on a pu apprécier au Festival d’Avignon OFF cette année.

COMEDIENS ! [de Raphaël Bancou, Eric Chantelauze, Samuel Sené par Nouvelle scène Prod, au théâtre de l’Oulle à 17h30

comédiens affiche off

Entrez dans les coulisses d’un spectacle juste avant le lever de rideau. Trois comédiens se préparent tant bien que mal à jouer le soir même leur pièce : malgré le fait que seule une moitié du décor soit arrivée, que l’un des comédiens soit un remplaçant qui n’a pas encore pu bien répéter, que l’auteur soit stressé par la première présentation de son œuvre à Paris… Ils essayent de faire face aux difficultés avec le courage des comédiens qui rêvent leur métier.

Il s’agit d’un spectacle – hommage à ce métier et à tout l’univers du théâtre –  au cours duquel on assiste à des répétitions, puis à sa première… Qui ne se passera bien sûr pas comme prévu.

L’intégration de la musique est ici complètement intra-diégétique, elle fait vivre les personnages qui répètent eux-mêmes une comédie musicale. Comme le spectacle est conçu comme un mille-feuille qui superpose plusieurs cadres narratifs en mise en abîme, la musique s’adapte à cette complexité et permet des liens entre les différentes strates de la narration.

Les comédiens sont justes, ils excellent à changer de registre entre les moments où ils “jouent qu’ils sont en train de jouer” et les moments où on en vient à oublier qu’ils jouent. La mise en abîme repose sur leur virtuosité en jeu qui leur permet de basculer sans cesse entre les différents registres de l’histoire. L’humour n’empêche pas de bâtir la tragédie qui s’annonce, et de nous entraîner malgré nous dans un univers brutalement commun, en opposition au lyrisme de la pièce répétée.

Un bijou d’écriture donc, qui nous emmène de manière très fine et pertinente dans les coulisses d’un théâtre.

EGO SYSTEM, le musée de votre existence [de Raphaël Callandreau, Cie la Servante coprod La Voix du Poulpe, au théâtre Au coin de la lune à 12h50] 

EGO SYSTEM

Ego System c’est une comédie musicale très originale, puisqu’elle repose sur quatre comédiens-chanteurs et… C’est tout. A capella, ils nous entraînent par leur impressionnante virtuosité vocale dans le voyage intérieur d’un homme lambda en pleine crise de la trentaine.

Le sujet lui-même est particulièrement original, puisque c’est par un voyage intérieur provoqué par la drogue que notre protagoniste se retrouve mis face à lui-même, son double jeune plein de rêves, son double professionnellement ambitieux, son double militant écologiste, son double amoureux au cœur brisé… Il s’agit ici de se mettre face à la complexité de vivre avec qui on est, qui on était, et qui on rêve d’être. Retrouver une unité, pour se tenir droit dans ses baskets, en accord entre les valeurs qu’on veut défendre et les ambitions de nos vies, trouver à être socialement liés les uns aux autres dans des rapports justes et humains.

Tous ces sujets, universels et profonds, sont traités ici dans une complète simplicité, voire nudité. Plateau nu, lumières simples, peu de costumes, simplement quatre corps et quatre voix dans un espace qu’ils construisent par l’imaginaire qu’ils convoquent. Et une création musicale d’une grande richesse qui permet aux quatre chanteurs de basculer entre théâtre et chant sans cesse, et de nous entraîner dans l’union intérieure pour mieux avancer dans la vie.

LE MALADE IMAGINAIRE EN LA MAJEUR [d’après Molière, une adaptation de Raphaël Callandreau, La comédie des 3 bornes Coprod Maedesrosiers / La Voix du Poulpe, au théâtre des Corps Saints à 14h45 

MALADE

Créée par le même auteur que Ego System, Le malade imaginaire est une version en comédie musicale du texte original de Molière. La comédie originale est retranscrite par les quatre comédiens qui interprètent tous les personnages, grâce à une ingénieuse mise en scène.

La création musicale vient faire rejaillir les caractères dépeints par Molière dès l’origine du texte. Accompagnés en direct par un pianiste, Simon Froget-Legendre (qui interprète également quatre personnages…), les comédiens portent le propos autant par les parties théâtralisées que dans les parties chantées. La parfaite comédie musicale à voir si vous aimez les classiques et si vous n’avez encore jamais trop eu l’occasion de découvrir l’univers du théâtre musical…

PIEZZ’E CORE, une part de mon cœur [ de Claudia Palleschi et Léa Dubreucq, Compagnie Idéale, au Pixel à 14H05

cie ideale

la Cie Idéale (photographie issue du site internet de la compagnie)

Piezz’e Core, c’est la première création d’un duo prometteur. C’est l’histoire de deux sœurs, dans un Naples appauvri par la seconde guerre mondiale. C’est l’histoire d’une fratrie qui tente de rester soudée dans l’adversité. C’est l’histoire d’un traumatisme, d’une violence, et de la manière dont le beau peut jaillir de la laideur. C’est une histoire d’espoir, c’est une histoire d’amour en famille, c’est une histoire de foi. C’est aussi une ode à une ville, personnifiée, rendue vivante et humaine, Naples.

Porté par cinq comédiens, dont deux musiciens/conteurs/narrateurs, le spectacle nous embarque dans un univers complexe et violent, où la beauté n’est jamais loin mais où la misère reste présente. L’utilisation des masques de comedia dell’arte est brillante, elle permet de mettre à distance certaines scènes très violentes et au contraire d’humaniser les personnages qui interagissent avec, par contraste.

Un premier pari brillamment remporté par les deux jeunes autrices donc, et un spectacle à voir pour tous les amoureux d’Italie et de chansons traditionnelles napolitaines.

Louise Rulh.