Les Particules élémentaires, adaptation, mise en scène et scénographie de Julien Gosselin Cie « Si vous pouviez lécher mon cœur » (vu au théâtre des Célestins à Lyon)

Non, point de Soumission à l’horizon, mais un nom qui se rattache à une métaphore de mécanique quantique. Les Particules élémentaires constituent sans aucun doute l’une des œuvres majeures de Michel Houellebecq, et force est de constater la musicalité qui se dégage du texte, la qualité rythmique. En effet, le roman repose sur des ruptures de style et de rythme, ce qui est parfaitement compris par Julien Gosselin qui signe là une adaptation soignée du roman. Cela aurait pu tourner au désastre, car l’humour des Particules élémentaires repose moins sur les situations décrites que sur le style, avec l’omniprésence de l’ironie. C’est sans compter sur le talent du jeune metteur en scène pour traduire le langage si singulier de Michel Houellebecq. Cette pièce avait d’ailleurs été remarquée au Festival d’Avignon 2013, et le benjamin du festival avait alors rencontré un franc succès.

Comme le souligne Julien Gosselin, « la phrase type de Michel Houellebecq, c’est la succession d’une phrase drôle, éventuellement sexuelle, d’un point-virgule, puis d’un énoncé poétique ». Le texte parait donc extrêmement dur à mettre en scène, mais le potentiel théâtral est très fort et s’exprime pleinement dans la pièce. Le rêve romanesque de l’écrivain, d’allier poésie pure avec des pensées scientifiques sur la physique quantique, est en parfaite adéquation avec le désir de Julien Gosselin qui est de combiner sur scène la pensée, la science, la poésie et l’art théâtral. A des scènes à caractère pornographique succèdent des dialogues métaphysiques profonds. De l’effroi et du dégoût, on passe du rire à l’émotion.
L’accent est logiquement mis sur les particules élémentaires, ces particules indivisibles qui possèdent chacune une antiparticule absolument identique, mis à part le signe opposé de leurs caractéristiques. La métaphore fait écho à la vie des deux frères de la pièce. Bruno, d’un côté, qui tente de multiplier les conquêtes, conditionne de l’autre côté la pensée de son frère Michel qui cherche à créer une nouvelle espèce pour le clonage.

Pas moins de dix acteurs sont sur scène et constamment présents sur le plateau. Ils évoluent dans un espace marqué par une absence de décor, choix judicieux qui permet d’éviter toute contrainte liée à la définition d’un environnement. Si tout est possible dans le livre de Michel Houellebecq, l’adaptation semble réaliser ce même idéal grâce à un espace où tout est marqué par la contingence, sans aucune contrainte. La musique joue également un rôle important et il convient de souligner la musique de Guillaume Bachelé, interprétant lui-même les morceaux de guitare. Ce sont surtout des mélodies pop, jouées en direct par les acteurs, qui parviennent à mettre en musique le rythme particulier et unique qui est présent tout au long du roman. Les jeux de lumière de Nicolas Joubert, qui mêlent autant d’effets comme la fumée et les images, sont parfaitement maîtrisés et parviennent à inspirer différents sentiments au spectateur, qui oscille entre la surprise et l’angoisse, entre la mélancolie et la joie de vivre.

Il s’agit donc d’une pièce très réussie et même si le livre fut publié en 1998, Julien Gosselin parvient à mettre en scène une œuvre qui trouve encore du sens aujourd’hui. Cela vient probablement du fait que les acteurs ont tous moins d’une trentaine d’années.
Ce que décrit Houellebecq –misère sexuelle contemporaine, culte du corps et dégoût de soi- est donc toujours d’actualité, et ce phénomène s’est même accentué, touchant des individus de plus en plus jeunes. Plutôt que de voir de la provocation chez Houellebecq, avec les thèmes de la filiation et de la reproduction, peut-être s’agit-il là plutôt d’une parole singulière et engagée pour anticiper les changements sociétaux.

Après tout, jusque récemment, la procréation médicalement assistée ainsi que la gestation pour autrui étaient autant rejetés que le clonage. « Ayant rompu le lien filial qui nous rattachait à l’humanité, nous vivons. A l’estimation des hommes, nous vivions heureux ». On assiste donc au déclin de l’homme occidental, et mon seul regret est que la mélancolie ait pris le pas sur l’espoir …

David Pauget

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