La Nuit juste avant les forêts de Bernard Marie Koltès dans une mise en scène et joué par Renaud Béchet par la compagnie La Bouleversante

à Lyon, au théâtre des Marronniers

En lisant la note d’attention, on ressent la vague impression que le metteur en scène-comédien entrevoit à peine l’univers de Koltès et le borne à des banalités superficielles sur la position de l’étranger, sur le désir d’être écouté, toute liturgie qu’un metteur en scène qui connaît un peu l’oeuvre de Koltès est capable de dérouler d’un ton impérieux.

Le spectacle en lui même m’a navré, par le peu de travail qu’il présuppose, par la réflexion dramaturgique nécessaire sur le texte qui semble ne pas avoir été très poussée et qui de fait crée un jeu fade, blafard. « Nous sommes bien à cet endroit de la parole » écrit le metteur en scène tout en faisant un jeu bancal et presque entièrement athlétique. Les critiques pourraient être nombreuses et je ne voudrais pas trop m’avancer dans la dénonciation de ce que je considère être un très mauvais travail qui blesse l’oeuvre même du dramaturge que j’admire et que je respecte profondément. Mais laissons ces considérations matérielles, cet essoufflement perpétuel du comédien, qui joue le texte comme une vulgaire performance, en mâchant les mots, en multipliant des déplacements inutiles, et en tentant sans cesse une vaine approche du public, des regards vides de sens, faussement lumineux, plein d’un désir éteint.

Le principal problème vient de ce que le comédien s’est mis en scène tout seul, et malgré le regard de ses camarades qui visiblement n’ont pas perçu que le comédien s’éloignait sans cesse de cette catastrophe que représente l’individu de La Nuit juste avant les forêts, celle du personnage même de l’étranger, étranger en lui même et qui tente désespérément de retenir un locuteur imaginaire ou fantasmé, cet homme qui tourne au coin de la rue.

Un exemple de la dépravation complète et affligeante de ce spectacle se situe dans une action incompréhensible, où le comédien , arrivé à la moitié de son marathon, quand le personnage tente de retenir une fois de plus son interlocuteur et de lier véritablement sa parole à celle de l’autre, ce qui correspond dans le texte de référence au début de la page 31 : « Je cherche une chambre pour cette nuit seulement, une partie de la nuit, car dans peu de temps je ne serai plus ivre, je demande cinq minutes, – alors je disais que j’étais ivre et demandait cinq minutes », je rougis de raconter quelle en fût l’interprétation du comédien : il a couru aux toilettes dans les coulisses pour se mouiller les cheveux et le visage puis il est revenu…

Cette cruelle ardeur qu’il a mise en place tout au long du spectacle fait que dès le départ, dans les soubresauts d’une veine comique lamentable, le comédien, on peut le dire aisément a été terriblement victime de ce texte, et n’a pas su se détacher de sa forme singulière (un seul bloc sans un seul point aux phrases) pour créer une nouvelle histoire, un nouveau récit. Il a couru après la fin, après le point final sans prendre le temps d’agoniser, de montrer dans les différentes inflexions du texte, ce désespoir qui a déteint sur l’amour et sur l’espérance du personnage, qui n’est plus capable d’avancer au delà de ses propres contradictions, dont la vie n’a plus aucun sens, parce qu’il a pris conscience de la violence de ce monde, et qu’il sait que désormais il doit se battre pour pouvoir survivre.

Le personnage présente non pas une simple requête, ne formule pas une simple demande, l’objet de son récit est celui d’une conquête, pour saper l’abondance stérile de notre rapport à l’autre, l’idée même que quand l’autre nous regarde, c’est lui qu’il regarde parce que les hommes se ressemblent, c’est toute cette hypocrisie de l’échange et du rapport à l’autre que l’auteur voudrait mettre en perspective. Mais cependant la solitude, que le metteur en scène a visiblement interprétée comme un pur élément descriptif, est l’espace de cette expression : le monde l’aspire mais lui, étranger, résiste à ce trou qui l’aspire, sa tentative de communication traduit ses peurs profondes et révèle les figures de personnages-types aux allures de bourgeois-capitalistes allant aux putes.

C’est cette suave crudité du texte, Renaud Béchet l’a évincée de son interprétation, n’en faisant qu’une description délurée empreinte d’étonnement, alors que le personnage en vérité a conscience de cette réalité à laquelle il retire le fard d’arrogance comme une opercule, dans un ton ravageur et même moqueur, empreint d’un mépris infracteur. Pour lui, les hommes se ressemblent par leurs grimaces lubriques et financières, dans la graisse pieuse d’un monde qui les engraisse et sur le dos duquel ils s’engraissent copieusement ; c’est bien cette vérité dystopique ou plutôt ce sentiment d’une intériorité brisée de l’intérieur par l’extérieur flanquée de gouttes de sangs et de coups que le personnage reçoit et recevra toujours, au milieu du flot dont il comprend habilement la nécessité de se détourner pour ne pas être emporté à son tour. Mais il est encore capable de reconnaître une certaine innocence, cet interlocuteur imaginaire pourrait aisément être un adolescent. Ce texte ne doit absolument pas faire l’objet d’une récitation, il faut vraiment se pencher sur chaque phrase, sur chaque mot, oublier ce qu’il faut oublier, perdre ce qu’il faut perdre, ne pas jouer ce qu’il faut jouer. Combattre le texte, en tirer chaque goutte de sang pour le spectateur entende chaque giclement retentir et faire trembler la fragile scène du monde.

Le comédien a su pourtant provoquer des rires, en jouant le personnage avec une gesticulation un peu hagarde qui tentait toujours de s’élancer vers l’inconnu, de plonger dans le mystère, de flamber dans ses articulations, mais jamais le comédien n’atteignait cette ardente ataraxie qui selon moi devrait prévaloir dans le jeu et qui fonctionne parfaitement, puisque je l’ai déjà vu à l’oeuvre à partir de ce texte dans la mise en scène qu’en avait fait Chéreau avec Romain Duris.
Le comédien semble avoir trop perçu ce texte comme une épreuve, presque comme un jeu, un texte ne peut pas vous trotter dans la tête ainsi qu’il nous l’explique, il vous brûle la peau, il vous rend aveugle. Alors dépouillé de toute certitude, vous devez tout recommencer, vous n’avez plus rien, juste une matière informe et fragmentée, celle-là même qu’on appelle poésie par habitude et par convention. Le comédien que je ne saurais qualifier désormais de metteur en scène tant je me rends compte que sa réflexion sur le texte était pleine de lubies et de clichés. C’est l’ensemble de ses éléments, ainsi que la connaissance de l’oeuvre de Koltès en profondeur, qui pourrait donner lieu à une véritable représentation du texte, et pas une tentative acharnée d’en dire tous les mots, d’en détruire tous les silences.

Ainsi, si je puis parler vulgairement et avec beaucoup de franchise, le comédien doit véritablement « revoir sa copie » parce que c’est une véritable honte d’oser représenter une pièce de Koltès avec autant d’erreurs. Cependant, peut-être qu’un spectateur moins exigeant pourrait apprécier le spectacle, ce qui semblait être le cas au vu des acclamations qu’a subi le comédien. Peut-être est-ce simplement moi qui suis dans l’erreur ? A méditer…

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