Dinamo, une création de Claudio Tolcachir, Melisa Hermida et Lautaro Perotti par le Theatro Timbre 4

Le spectateur assiste à une sorte de conte mystique, dans l’espace clos et réduit d’une caravane, qui voit la rencontre ou plutôt la confrontation de trois personnages qui ne peuvent se parler en raison de leurs différentes aspirations mais qui vont peu à peu s’accoutumer l’un à l’autre et produire des échanges, communiquer avec une très belle précarité. La caravane crée cet espace des marges qui permet d’exacerber la compassion que les personnages peuvent éprouver les uns envers les autres et de les libérer des convulsions intérieures qui les étouffent, par la limpidité enivrante de leurs prostrations singulières et l’irrégularité de leur être. Chaque geste des personnages crée l’étonnement, cet étonnement peu à peu s’amplifie pour nous faire réfléchir sur les conflits à l’œuvre dans cet espace forclos pour le spectateur finisse par contempler cette exemplarité de femmes dans le travestissement de leurs préjugés et de leurs délires de puissance les plus enfouis.

L’histoire de ces personnages se crée dans le geste, dans l’oubli de soi, et dans cette volonté de pénétrer et de se retrouver au cœur du désir, désir qui ronge chacun des personnages, désir de communiquer, de retrouver une chose du passé que l’on aurait perdu, de parcourir ses souvenirs en quête de moments heureux, sans pour autant les trouver, ni même pouvoir les retrouver. L’ensemble nous dévoile des personnages fragmentés, qui ne se reconnaissent pas et qui ne se connaissent pas davantage. Il leur faut donc produire un effort pour aller à la rencontre de l’altérité, pour se laisser emporter par cet instant unique que procure l’union des regards et du partage des mots.

C’est là une des grandes forces de cette représentation, c’est de faire naître la rencontre, non pas dans la narration par le résultat d’une occasion opportune mais par le corps et l’étonnement, comme des enfants qui se dévisageraient alors qu’ils se voient pour la première fois. La dramaturgie travaille ainsi avec ferveur sur le jeu des comédiennes, pour créer entre leurs trois personnalités une frontière invisible que l’élan vital et passionné du geste de la rencontre pourvoit d’amour et de sincérité.

Ce processus d’identification de l’humain à l’autre est ici imaginé dans un espace de conflit comique, du fait même de l’exiguïté du lieu, on pourrait s’attendre à une rencontre plus frontale, et pourtant l’espace de la caravane est perçu comme si le quatrième mur ou plutôt la quatrième carrosserie était tombée. Ainsi, l’espace forme un vaste espace encombré d’objets qui évoquent un certain réalisme de la caravane, mais qui est pleine des délires et des fantasmes d’une vie passée, des spectres effrayants qu’on ne voudrait plus voir mais qui finissent pas nous hanter inévitablement, cette espèce de hantise de vouloir revivre l’intensité dévorante de notre gloire passée ou bien encore la légèreté attendrissante de vouloir être mère alors que l’on a laissé son enfant pour partir dans un ailleurs inquiétant et inconnu.

L’histoire, essentiellement visuelle dans ce travail, joue sur la difficulté des êtres à communiquer et à éprouver de l’amour, le spectacle relate cette conversion impossible vers l’altérité, et cette épreuve presque harassante de faire tomber les barrières profondément humaines de la peur de l’autre et de l’incertitude de ce que notre individualité peut se faire rejeter, de la difficulté de se montrer soi-même et de ne pas se cacher pour réussir à trouver ce instant non-contrefait du désir, du dialogue, et de l’amitié aussi.

Une musique d’ambiance qui est ponctuée de la douce mélopée d’un guitariste grandit le rythme de la pièce et nous donne à écouter la traduction des contradictions acharnées des personnages. Dans cette musicalité qui accompagne le geste des comédiennes, on perçoit un semblant d’émotion, une volonté de lier les personnages entre eux, mais sa perplexité même et son caractère langoureux explose lorsqu’elle libère les pulsions des personnages, et qu’elle suscite cette violence d’être soi, de s’accepter et de parler, de ne plus se taire.

Ainsi, pris dans cet échange flamboyant, les personnages ne comparaissent pas devant une altérité qui les juge, et grandi par cette peur de l’horizon, ils finissent par se laisser aller à leur désirs et se libèrent de l’intérieur de l’impossibilité qu’ils éprouvaient à aimer, de se rencontrer, de reconnaître leurs désirs et de percevoir la beauté intrinsèque de leur singularité, de redevenir leurs propres histoires et leurs propres sentiments sans paraître dans le déni abscons d’un manque de confiance en soi et d’une perte de repère d’un monde qui exclut et qui catégorise la personnalité en prototype d’identité, et non pas en termes de sentiments et d’espoir. Pour reprendre une expression de Jean-Luc Lagarce, il faut cesser d’être « un solitaire intempestif » mais s’ouvrir sur le monde, c’est ce processus auquel le spectacle prend part.

C’est dans cette fracture essentielle à la rencontre que les trois personnages interprétés brillamment par les comédiennes, se libèrent du joug de leurs fantasmes et se laissent aller à leur vie sans se poser plus de questions. Cette représentation est terriblement poétique, elle marque le retour à la vie de personnages qui s’en étaient exclus. Il s’agit là d’une œuvre magnifique et sensible, une mise en perspective de ce que les hommes et les femmes se confrontent, au lieu de se rencontrer et de se regarder, tout simplement.

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