Meursaults d’après Meursaults, Contre-enquête de Kamel Daoud dans une mise en scène et une adaptation de Philippe Berling

Jusqu’au 25 Juillet au Théâtre Benoît-XII
Cette représentation provoque la tourmente de nos consciences, et nous plonge dans un univers douloureux, où la confession prend bientôt la forme d’un aveu, celui d’un homme dénigré par ses propres fantasmes. La relation entre la femme et l’homme naît dès lors d’une blessure, celle d’une impossibilité à prétendre à la vie intense que la fougue de la jeunesse peut promettre, à la suite de traumatismes accablants et étouffants, qui poussent le personnage à s’imaginer et se raconter dans les plaies encore ouvertes du meurtre et de la perte amoureuse.

Le texte procède d’une forme de réécriture de L’étranger de Camus, le personnage se trouve être le frère de Moussa, personnage tué par Meursaults dans le roman de Camus. Mais on s’immisce peu à peu dans la candeur du personnage, au point que bientôt ce rapport de fraternité, se crée en rapport à l’oppression et au racisme, aux préjugés. Ce personnage convoie ses propres contractions, délie sa propre histoire pour en dévoiler les parts d’ombres, mais d’une ombre qui devient étoile, dès lors qu’elle guide le personnage à parler de soi et à étendre sa souffrance, non pour la dévoiler, mais pour en tirer le suc incandescent, pour ne pas le garder comme un souvenir obscur, mais comme une prise de conscience de ce que notre individualité qui tourne à ce que l’on nomme identité lorsque l’on veut s’enchaîner au monde et à sa représentation procède d’un désir de se pourvoir d’amour et non de se pourfendre de regrets.

La mise en scène forme une sublime cour, un espace de l’entre-deux, à la fois hostile et accueillant, un espace qui s’étreint entre les deux façades d’une casbah, où la poussière des âges a dépeint les murs, pour leur donner une couleur qui rend blafarde la sensualité même. Les projections d’images noircies et aux contours peu distincts et de symboles sur les murs de façades permettent de créer un espace plurivoque ; les jeux de lumières sont y intenses et reproduisent avec une acuité presque indolente, les variations de la lumière du jour et de la nuit. La scénographie se révèle ainsi peu, en même temps que les fragments de paroles et de vies qu’Ahmed Benaïssa transporte avec ferveur sur le plateau, avec une voix luisante, qui illumine la vie même qui est ici représentée. Le personnage de la femme Mama interprété par Anna Andreotti annonce un élément de mystère, une forme d’inclinaison mystique qui passe par son interprétation de chants d’une voix chevrotante et sibylline, qui tente de percer à jour le mystère de l’intérieur de l’homme qui parle, pour accompagner sa peine excavatrice, d’une douce mélopée sinueuse.

Cette représentation suspend le temps et décharne tout ce qu’on pourrait appeler souvenir. Elle nous plonge dans une société brisée par ses propres blessures qui restent béantes après tant de décennies, celle d’une guerre inique pour l’indépendance qui tua tant de gens des deux côtés que la libération eut un goût amer de vengeance et non de complexion. Meursaults nous plonge dans une culpabilité non pas lâche ou outrancière, mais profondément humaine, d’une humanité brûlante qui ne vilipende pas le regret ou la souffrance, mais qui en fait le ferment d’un avenir plus mirescent.

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