L’Inaccessible écrit et mis en scène par Bertrand Degrémont par la compagnie de la porte au trèfle au Coin de la lune à 11h20

Cette représentation est un grand moment d’esthétisme et de découverte du corps sous toutes ses représentations poétiques les plus essentielles. L’histoire semble évoquer une histoire d’amour impossible, où chaque geste s’évanouit, chaque souffle se consume et chaque être reste prostré sur lui-même dans un mouvement de repli, dans une position de défense. Car l’attaque est proche, imminente, et peut surgir à tout moment inconsidéré et pousser les deux êtres à quitter cet arbre autour duquel ils épuisent les possibilités de rencontres.

Le texte est d’une extraordinaire beauté, écrit pour cette mise en scène, il s’intègre à la perfection avec tout l’univers sonore, lumineux et dramaturgique que ce spectacle crée. La parole est d’une violence assez assourdissante, elle est proférée par deux comédiens, qui intercèdent dans la prise de parole de Clément et d’Éléonore, qui sont incapable de parler, la parole leur est pour ainsi dire inaccessible. Les deux comédiens muets expriment leurs inclinations par des mouvements brusques ou langoureux du corps à travers l’expression chorégraphique de leur mal-être. Le plasticien dessine à l’encre de chine, les différents fonds du décor, en variant entre le rouge et le noir, avec une technique acérée qui rend encore plus admirable l’entreprise scénique. Ces dessins d’encres sont d’une subtile symbolique et représentent des arbres et des corps, ils figurent cette trace d’encre que les personnages veulent laisser comme témoignage de leur propre abnégation.

La scène se divise en deux parties, il y a une partie de chaque côté de l’écran qui scinde la scène en deux et qui permet de jouer sur les effets de miroirs entre les deux parties, avec l’utilisation d’un petit échafaudage et d’une chaise de ferronnerie. L’écran permet de jouer sur le visible et l’invisible, en nous dévoilant, à travers la noirceur de l’encre, les visages et les corps des personnages à l’ombre du décor qu’ils évoquent, comme si le monde extérieur se pliait à leur volonté, comme si il contrôlaient les objets, alors qu’ils ne sont pas capables de presser leur pas et d’atteindre à l’amour univoque qu’ils contemplent comme un désir lointain, qui se perd au loin comme un vain murmure.

Mais ce murmure s’amplifie, il devient un cri atroce qui prétend extorquer la réponse à cette impossibilité même par un discours véhément sur le sens de la vie dans notre société. Tout cela s’exprime avec une poésie authentique, une parole qui s’enflamme à chaque mouvement du corps, à travers un mélange d’arts visuels que sont la danse et le dessin, qui ennoblissent la situation et nous font entendre ce texte magnifique avec encore plus de félicité. L’ensemble est léger, chaque mouvement s’immisce dans l’intériorité de notre être et nous interroge étonnamment sur nos propres élans et inclinations.

Ainsi, l’auteur semble nous inviter à nous questionner sur notre existence profonde, sur le fait de savoir si nos désirs ne sont pas les fruits d’un mouvement discontinu et irréfléchi, et si tous ces désirs ne tendent pas vers une sorte d’inaccessible. Cet espace porté vers l’inaccessible est le lieu où se matérialise nos peurs et nos doutes, où se forme la prison fébrile de notre incontinence et où le frein pestilentiel de l’espérance pervertit notre vitalité même. Cette représentation est une merveille, qui nous met sans cesse mal à l’aise et nous donne matière à penser sur le fondement de nos représentations émotionnelles. Un véritable bijou, unique en son genre dans ce festival, un spectacle ou l’art total se dévoile dans une fracassante luminescence et où les jeux d’ombres confèrent à l’ensemble une étrangeté presque divinatoire.

 

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