La fuite de Gao Xingjian dans une mise en scène d’Andréa Brusque par la compagnie les Chiens de paille au théâtre du Chêne Noir du 5 au 27 juillet à 15h00

La représentation est d’une bonne facture, mais manque grandement de tensions au sein des corps même des comédiens. On a parfois l’impression que les comédiens eux-mêmes ne comprennent pas les enjeux de la pièce très grave qu’ils nous dévoilent. Il ne suffit pas de représenter scéniquement un lieu de désolation encerclé par les balles et les fusils d’assauts rendus par de vulgaires et d’impropres bruitages et de carminer la peau et les costumes des comédiens pour montrer les meurtrissures et les blessures des personnages.

L’ambition a priori naturaliste de cette mise en scène ne correspond pas à la représentation de ce texte, qui demande un souffle davantage plus gnomique. Cette histoire certes nous raconte les massacres de Tian’amnen, mais c’est l’histoire même de l’humanité à l’aube du XXIéme siècle que cette pièce évoque. Cette pièce éminemment politique demande d’autres conceptions artistiques et scéniques, et une esthétique épurée, qui ferait apparaître plus avant l’horreur, le dégoût et la révolte des personnages.

Les émotions très fortes liées au contexte de ce massacre sont d’une violence sans borne, et pourtant les comédiens ne semblent que feindre, ce qui est certes propre au jeu théâtral, mais qui ici n’atteint aucune ampleur, on a parfois presque l’impression d’assister à un blockbuster américain. Les comédiens ne sont pas foncièrement mauvais, mais ils s’agitent beaucoup trop et le jeu apparaîtrait trop atone, quand il n’est pas d’une couardise informe.

Le principal problème vient sans doute de la surcharge du décor qui ne nous évoque rien, peut être que ce rien est volontaire, mais de fait, non seulement il n’évoque rien, mais plus encore il ne signifie rien. Il y a beaucoup trop d’artefacts, il réduit beaucoup trop l’espace de jeu et nous cache les comédiens, qui évoluent à tort dans cet espace sans aucune difficulté, alors qu’il devrait y en avoir, tant le texte en suggère, et tant les comédiens et le metteur en scène semblent avoir outrepasser les véritables enjeux du texte.

Le texte se décline dans un univers très proche de celui de Maïakovski, qui est aussi un théâtre de la dissidence, mais qui ne traite pas réellement des mêmes thèmes. Excepté dans critique de la bureaucratie, qui ici chez Xinjiang trouve son plein écho dans la critique de la bureaucratie chinoise arbitraire et barbare à travers l’évocation des massacres et l’expression de la lutte des étudiants incarné les deux jeunes personnages.

C’est de fait une pièce sur l’engagement de la jeunesse, et sur le rôle militant qu’elle pourrait avoir à tenir dans un monde toujours plus utopique. Ces jeunes désabusés veulent toujours plus d’utopies, l’avenir qui s’offre à eux ne peut plus être le même après cet événement. L’importance donnée au personnage féminin est proche aussi de l’auteur russe, c’est dans la femme que résonne la tension dramatique qui se fait jour sous la satire. C’est dans son horizon que la vie réelle semble résister et communier les corps dans l’horreur et l’abnégation.

L’acte d’amour en pleine situation de conflit est montré sans aucune poétique, et dans son aspect le plus banal et le plus salace. Ces scènes n’ont pas su exprimer cet acte comme un désir imminent, comme un geste d’espoir insatiable, un défi même lancé à la mort. La comédienne reste beaucoup trop superficielle dans son interprétation tout au long de la pièce, il semble que le travail sur le texte n’ait pas été approfondi en amont, et que la ligne artistique n’ait pas été clairement définie dans le sens d’un théâtre politique. Si ce n’est pas là l’ambition qui prévaut à la représentation de ce texte, alors cela ne sert à rien de le monter et d’en faire une controverse plate sur la nécessité de s’engager ou non, par des impropriétés et des défauts d’analyse dans le jeu et la mise en scène.

Le texte présente une rare cruauté, celle d’une violence révoltante, la représentation ne nous montre pas l’impact et la signification de la violence sur les personnages. Si la pièce est engagé du fait de la vie de l’auteur même et des conditions de sa création, la représentation par cette troupe ne l’est absolument en rien, et cela m’a causé grand tort à moi qui s’attendais à voir un vrai théâtre de la dissidence, et non pas un morceau de bravoure qui s’apparente à un film d’un goût douteux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s